26A - Marie-France de M- Rosa Moustika

En ce jeudi glacial, par un matin aussi brumeux que les cœurs en larmes, se déroulaient les funérailles de Rosa Moustika. Le prêtre de la paroisse des Bienheureux rendait un vibrant hommage à cette péripatéticienne tellement appréciée dans le 12ème arrondissement de Paris. Cette grande professionnelle avait rendu l’âme trois jours auparavant, lors d’un orgasme extatique qui l’avait envoyée ad patres après avoir propulsé son client au 7ème ciel. Deux univers qui, jusqu’à présent, n’ont jamais réussi à se rencontrer !

« Rosa Moustika était toujours prête. Oui, toujours prête à soulager tous les malheureux. A leur rendre service. Comme les scouts ! A-t-elle repoussé une seule fois un corps à l’hygiène douteuse ? Non, car elle avait l’art et la manière d’évoquer ses conditions suspensives en matière d’échange sexuels : « Pour mieux vous servir, mon ami, mon frère, il serait indispensable de me présenter un corps purifié, indemne de tout microbe, virus et bactéries. Revenez me voir dès que votre travail de rafraichissement sera effectué. Je ferai alors le mien avec un soin jaloux». A l’évocation du mot « purifié », le client potentiel se sentait déjà absous de toutes ses fredaines par notre Sainte Mère l’église : il repartait, conscient de l’intérêt accordé par Rosa Moustika à sa personne. Néanmoins une question le torturait : pourquoi le soin de cette jolie créature se montrerait-il jaloux ?

Une fois le candidat plus propre que propre, pouvait se poser le problème d’une haleine fétide. Insurmontable pour Rosa qui le prenait alors par le bras et lui plantait une brosse à dents et un tube de dentifrice dans les mains. Elle aurait préféré se mordre plutôt que de lui faire remarquer l’atrocité de son parfum buccal, susceptible de faire sangloter un troupeau de hérissons... « Allez vous laver les dents, c’est le début du plaisir… » disait-elle de son sourire le plus charmeur. Et le client obtempérait de bonne grâce devant ce modèle à la dentition si parfaitement brossée…

S’est-elle refusée une seule fois devant un homme pris de boisson ? Nenni, elle lui faisait gentiment remarquer : « Revenez quand vous marcherez droit, vous n’êtes pas en position de viser la cible… ». Voilà un discours parfaitement compris par tout homme à l’esprit… militaire et chasseur.

S’est-elle refusée une seule fois à un homme impuissant ? Non, Rosa Moustika a toujours témoigné d’une patience d’ange. Oui, mes frères, la paroisse a perdu un ange ! Grâce à Rosa Moustika, les hommes ont recommencé à être plus soigneux de leur personne, afin de devenir propres comme des sous neufs. Ah les sous, les sous… Les méchantes langues diront que ses services n’étaient jamais gratuits, mais tout travail ne mérite-t-il pas salaire ? Pourquoi cette femme aurait-elle œuvré sans la moindre rétribution ? Qui plus est, la paresse n’était pas son défaut capital : elle consolait 20 hommes par jour, soit environ 600 par mois. Dommage que tous ne soient pas mes paroissiens… Ah si, je suis heureux d’apercevoir Charles, Antoine, Gérard, Georges…

Encouragés par cette âme si généreuse, ils ont prêté beaucoup plus d’attention à leur hygiène, à leur haleine, à leur libido. Certains ont même cessé de boire et de fumer. Et qui en a bénéficié ? La Sécurité Sociale ! Et l’église de ma paroisse, mes frères, qui brille aujourd’hui par sa propreté. Il serait aussi mal venu d’oublier les compagnes de ses clients : la généreuse Rosa a permis à celles qui n’aimaient plus faire l’amour de se reposer, à celles ne voyant plus que le laisser-aller déplorable de leur mari, de les redécouvrir, à celles qui ne supportaient plus de voir leur moitié fumer comme un pompier ou boire comme un trou, de « revivre » avec un homme nouveau.

Comment ne pas reconnaître les innombrables bienfaits apportés à la société par nos Marie-Madeleine ? Nul n’a le droit de les traiter de femmes de mauvaise vie. Les femmes de mauvaise vie sont celles qui passent leur temps à mentir à leur conjoint et à prendre des amants tout en profitant sans vergogne du train de vie offert par les maris trompés. Hélas, elles sont loin de savoir aimer comme Rosa. Retrouver un tel exemple de vertu me paraît utopique. Prions pour nous, mes frères… ». L’abbé Jules.

A dix mille kilomètres de là, au fin fond de l’Inde, le swami d’un temple hindou à Bénarès, évoquait la péripatéticienne de son quartier : « Rosa Svastika s’est conduite comme une reine en terme de services rendus au dieu Shiva. Nulle n’a su, comme elle, se servir de son Yoni pour honorer le Lingam, symbole de la création… ».

Une pluie de roses descendit alors du ciel en signe d’acquiescement. Le dieu Shiva savait honorer les femmes, toutes les femmes sachant aimer…

Marie-France de Monneron ©