26A - Séverine L. Saint homme

Saint homme

« Nous sommes ici pour rendre hommage à… »

Rendre hommage ? Comment ça, rendre hommage ?

Je suis ici pour vérifier qu’il est bien mort, pour être sûre qu’il ne va pas soulever le couvercle, disant dans un sourire narquois « ah, je vous ai bien eus, vous verriez vos têtes » selon son obsessionnel et remarquable talent à faire des blagues morbides, à faire peur aux gens. Surtout quand ces gens sont des femmes. Ses femmes. Ou alors ses enfants.

« Rappelez-vous combien cet homme a compté dans vos vies… »

Ah oui, ça c’est sûr ! Il a compté dans ma vie. Et dans bon nombre d’autres, qui elles aussi auraient préféré qu’il y compte moins. Le poison insidieux qu’il y a déversé a bien failli avoir raison de nous.

« Souvenez-vous de lui… »

Ah non ! Ça non ! J’espère qu’avec sa mort viendra l’oubli, et qu’il me restera encore un peu de temps pour vivre loin de son souvenir.

« Homme engagé dans la lutte politique, au service des autres et du bien de tous… »

Lutte politique, d’accord, mais surtout au service de lui-même et de sa propre image. Homme de pouvoir, idolâtre de son supposé prestige.

« Militant dévoué, n’épargnant jamais son temps et donnant de sa personne au service des plus faibles… »

Tu parles, tant que les plus faibles lui servaient de faire valoir, tout allait bien. Mais dès qu’ils essayaient de relever la tête….

« Père aimé et regretté… »

Ben voyons, sur ses quatre enfants, trois sont absents. Tiens, ni l’épouse numéro un, ni la numéro trois ne sont là… Qu’est-ce que je fais ici, moi ? D’ailleurs, nous ne sommes que trois dans la salle.

« Cet homme à la main tendue… »

La main tendue ? il rigole, là… main tendue vers les cheveux qu’il aimait à tirer « par amour » jusqu’à faire monter les larmes aux yeux, main tendue vers le plexus que le bout des doigts percutait douloureusement en vous coupant le souffle, main tendue vers l’enfant tombé au sol qu’il relâchait brutalement et s’amusait à voir retomber.

« Sa compassion sans faille… »

T’as raison, mon bonhomme ! Rien ne lui faisait plus plaisir que de voir ses proches pleurer, femme ou enfant. Quitte après à leur expliquer que tout était de leur faute et combien il était admirable de bien vouloir les consoler.

« Souvenons-nous de quel homme il fut, qu’il repose en paix à jamais… »

C’est nous qui allons être en paix et pourrons (enfin !) nous reposer sans regarder constamment derrière notre épaule, inquiètes à l’idée de découvrir un de ses nouveaux coups tordus. Il est bien mort, au fait ?

T’inquiète, mon bonhomme, nous nous souviendrons à jamais de quel homme il fut, malheureusement….

Un sale type ne devient pas un saint en faisant le grand saut.

Il devient mort, c’est tout.