26C1 - Françoise L. Crise de foie

Crise de Foie

Manger, bouger c’est la santé ! Manger mieux, bouger plus : Ils serinent cela toute la journée. Pour qui vous prenez vous Messieurs ? Des donneurs de leçons, des prophètes du bien être, des prescripteurs du mieux vivre ? Des administrateurs du toujours consommer, beaucoup dépenser ? Êtes-vous des Tartuffes, des monsieur Jourdain ou des Harpagon ?

Oui, je l’avoue Messieurs : j’ai plaisir à bien manger. Rien n’a d’égal pour moi qu’un pavé de bœuf de Salers, accompagné d’un gratin dauphinois. C’est mon coté gaulois irréductible. En entrée, je choisis la simplicité de l’œuf mayonnaise et en dessert une mousse au chocolat faite maison. Sans oublier, Messieurs, le plateau de fromages : du camembert bien coulant ou un pont l’évêque à point, bien entendu tout cela arrosé de quelques verres de Bourgogne. En voilà un festin de roi ! Délicieux que dis-je ? Onctueux, divin, savoureux… Vous en reprendrez bien un peu, messieurs les experts ?

-Non merci ! Ai-je bien entendu ? C’est contraire à votre régime ? Ah oui ? Votre cholestérol ! Le bon ou le mauvais ? Votre rythme veille/sommeil ? Votre tolérance au stress ? Vos poignées d’amour ? Mais les poignées d’amour c’est émouvant, c’est un câlin, un charme fou. Un corps sans poignées d’amour c’est triste à mourir.

Oui ! J’ai parfaitement compris, Messieurs : Faut pas se laisser aller, surtout pas ! Sinon c’est la Bérézina. Avez-vous déjà gouté aux chemins de traverse, à l’école buissonnière, au soleil couchant sur la mer, aux nuits d’été à la belle étoile ? C’est tout un art de vivre. Vous devriez essayer Messieurs les spécialistes, il n’y a pas d’effets secondaires.

Bouger plus me répétez vous, mais je bouge : le matin pour chercher une baguette toute chaude, le soir pour promener mon chien. Entretemps vous nous confinez. Alors oui je vais de mon lit à la cuisine, de la cuisine à mon balcon, de mon balcon à mon canapé, puis du canapé au lit et la journée est finie. Le sport sur dérogation, à la rigueur ? Mais pourquoi ne pas lire sur prescription tant qu’à faire ? Qu’entends-je ? Lire n’a pas encore été évalué par la Haute Autorité de Santé. Messieurs, il faudrait y songer… Et rapidement ! Oui, oui je sais… Le sport, courir, faire du vélo, c’est bon pour la santé et la planète. D’une pierre deux coups !

Ah! vous voulez parler du déficit de la sécurité sociale? Moi, messieurs j’ai toujours cotisé depuis l’âge de 16 ans jusqu’à ma retraite et sans aucun arrêt de travail. Je ne lui ai pas couté cher à la Sécurité sociale. Que dites-vous ? Les médecins de ville prescrivent trop ? Rassurez-vous, Messieurs, bientôt il n’y en aura plus. Vous en avez fait une espèce en voie de disparition. J’oubliais, il y a beaucoup trop de retraités. Nos seniors nous coutent cher, même bien trop cher. Heureusement il y a le covid 19 ! Ne vous réjouissez pas trop vite, ces scandaleux baby-boomers ont la vie dure.

Ne soyez pas inquiets, je n’ai pas l’intention de mourir en bonne santé. Je veux vivre, aimer, rire jusqu’à plus soif et alors seulement je vous tirerais ma révérence, mourir oui mais de vivre !

Je vous entends, vous remuer sur vos chaises. Messieurs, calmez vous, j’en ai bientôt fini. Dans quelques minutes vous pourrez retourner à votre logique comptable, à vos protocoles, à vos statistiques, et autres sondages. Et la confiance ? Le bon sens ? Les avez-vous définitivement enterrés ?

Bien sûr avec ma viande, je mange cinq fruits et légumes par jour. Je marche aussi une bonne heure par jour dans les forêts de France. J’ai grand plaisir à parcourir ses doux vallons, à longer ses rivières et le soir venant, j’aime admirer le blé de ses plaines. Du printemps à l’automne et de l’automne au printemps je trie mes déchets : le verre, le carton, le papier, le plastique. Pour faire mes courses, je sors toujours masqué, bien hydro-alcoolisé en respectant les gestes barrières. Je ris aussi, je chante, souris, crie, pleure et jouis. Je ne vous ai pas attendu pour respecter la planète et aider mon voisin. Peut-être pouvons-nous être responsables sans attestation ?

Pour conclure, un dernier mot, Messieurs ! Vous ne me demandez jamais comment va mon âme ? A l’instar du poète, je vous répondrai :

-Elle est malade, mon âme

« Le printemps était trop vert

Elle a mangé trop de salade. »

Françoise L.