26C- Emmanuel S - Eloge des incompris

L’ennui est mort, place à la délectation.

Que ceux qui tournent bien rond passent leur chemin !

Que ceux qui ont l’esprit carré soient bannis de notre champ de vision !

Gloire à ceux qui ne tournent pas rond, ceux qui penchent dangereusement vers l’absolu, ceux qui inventent avec une telle puissance, que leurs neurones se court-circuitent, ceux qui s’abreuvent de l’essentiel au point d’en être ivres, ceux qui créent des œuvres divines ou démoniaques, ceux dont les yeux perçoivent le surnaturel et les oreilles entendent les esprits. Gloire à tous les artistes, les poètes, les écrivains, les mages, les alchimistes et les illuminés.

Quelle aurait été la lumière de mes jours si je n’avais croisé cet utopiste qui fit peindre une colline en violet, ce moustachu à l’œil de gitan qui adulait Amanda Lear autant que la gare de Perpignan, ce « Champollion de l’esprit », décrypteur de mes rêves, cette enchanteresse qui faisait retraite trois nuits dans une grotte obscure pour « recharger » les ondes de sa baguette magique. Non ! Rien n’aurait été aussi surprenant.

Quel sens aurait notre vie si nous n’avions pas la certitude qu’au-delà du quotidien, brille une aura étincelante ? Que des kyrielles d’artistes et de musiciens à travers les siècles, s’échangent des secrets lumineux ? Que les toiles qui nous entourent illuminent nos yeux de couleurs sidérales, que certaines nuits, les sculptures d’Henry Moore prennent vie ? Que les Beatles, Phil Collins, Robbie Williams et Simply-Red ont reçu par messager céleste, l’héritage de Mozart, Stravinsky et Debussy ? Oui, quel sens auraient nos vie si le monde derrière le monde n’existait pas ?

Dans ce monde décalé, tout est possible : Tristan dialoguant avec la Traviata, Phèdre tombant amoureuse de Daniel Craig, Ulysse main dans la main avec Jude Law, Simone de Beauvoir se consolant dans le tonneau de Diogène. Tout est possible puisque nous faisons l’éloge de ceux dont le présent est anachronique, ceux dont le comportement est incongru, ceux qui patinent élégamment entre la réalité et l’autre réalité.

Notre cœur redit aujourd’hui toute l’estime que nous portons à l’envers du décor, à toutes ces créatures de derrière le rideau. Aux antipodes de Google, FaceBook, Twitter et le petit Larousse, nous faisons l’éloge de ceux qui ne tournent pas rond, ceux qui créent, ceux qui pensent au-delà de la pensée et qui nous offrent cette illicite délectation.

Emmanuel Sallenave