26C1 - Bénédicte Fredaine

A bon entendeur…

Savez-vous mon ami que ce matin j’ai rencontré un curieux personnage ? Il s’interrogeait sur mes oreilles. Il me demanda tout à trac si l’évasement qui, vous le savez, leur est propre ne m’affligeait pas. Comme je restai coi, tant cette intrusion dans ma vie privée me surprenait, il me tint le discours que voici.

« Voyez-vous, Monsieur, lorsque je vous croisai à l’instant, je me suis écarté tant vos oreilles retenaient mon attention. J’imagine que vous avez quelque peine à vivre en cette compagnie au quotidien. Personnellement, je n’aimerais guère être derrière vous au théâtre car inévitablement vous me masqueriez la scène… Vous êtes contraint de vous faire tout petit dans votre fauteuil pour ne pas gêner vos concitoyens. Avez-vous consulté un chirurgien pour tenter de remédier à ce handicap ? Un léger émondage vous changerait la vie !

Non, vos oreilles ne sont pas grandes, elles ne sont pas véritablement immenses, elles sont décollées ! Quel nom leur donnez-vous ? Feuilles de chou ? Oreilles de lièvre ? Frémissent-elles dans le vent ou à la moindre alerte ? Leurs mouvements vers l’arrière ou vers l’avant sont-ils révélateurs de vos sentiments, tout comme celles du cheval ? Ou bien leurs lobes interminables vers le bas sont-ils symptomatiques de la profonde spiritualité que, généralement, on associe à cette proportion inusitée de l’oreille académique ?

D’où viennent ces excroissances sur votre tête - au demeurant charmante, je vous rassure. Etiez-vous un écolier si récalcitrant pour que l’on vous tirât souvent l’oreille ? Il n’y a guère longtemps, les maîtres d’école n’hésitaient pas à tenir les gamins désobéissants suspendus au-dessus du sol, en leur tirant violemment l’oreille. Avez-vous le souvenir d’avoir été jeté au coin par ce procédé ? Mais je ne voudrais pas être indiscret à votre égard. Peu importe.

De fait, vous voici donc aujourd’hui affublé d’attributs qui sont parfois commodes, n’est-ce pas ? Par grand vent, utilisez-vous ces pavillons comme grand-voile ou comme spinnaker ? Vous êtes dès lors le meilleur skipper de la croisière sans aucun doute. Mais… comment diable faites-vous pour réduire la voilure ?

Prenez garde aux coups de vent, soyez prudent car, par inadvertance, vous pourriez décoller, vous envoler peut-être. Avez-vous déjà pris part au vol des oies sauvages lors de leur migration ? Avec ces charmants volatiles, avez-vous découvert de lointaines contrées dont vous pourriez m’entretenir ? Le bel Icare aurait été bien inspiré de vous demander conseil pour la confection de ses ailes, au lieu de laisser fondre lamentablement la cire qui retenait les siennes lorsqu’il s’approcha trop près du soleil. Votre rôle aurait changé la face des légendes. Y avez-vous songé ?

En matière de mythologie je vous ferai une seconde révélation : savez-vous que le graphisme de vos pavillons auditifs est extrêmement intéressant ? Sa complexité aurait dû servir de plan à notre cher Dédale. Il aurait construit son labyrinthe pour cacher l’horrible Minautore de telle façon que même Ariane s’y serait perdue, à coup sûr. Mais le passé est le passé, n’est-ce pas.

Quant au présent hasard qui nous réunit, si vous acceptez de m’écouter encore un instant, cher monsieur, je suis curieux de savoir si ces vastes pavillons améliorent votre audition. Mieux que nous autres qui appartenons à la banale généralité, percevez-vous les ultrasons comme les chiens de chasse par exemple ? Ou les infrasons comme, dit-on, les éléphants dans la brousse ? Ces oreilles merveilleuses sont-elles un amplificateur de votre sens de l’ouïe ? J’imagine qu’elles vous dispensent de l’usage d’un cornet acoustique, en cas de difficulté. Si vous entendez mieux que quiconque le seul bémol intempestif de toute une symphonie, vous voici doté d’une configuration à faire pâlir d’envie un chef d’orchestre. Et quelle est votre perception du gazouillis des oiseaux au printemps ? Véritable enchantement ou crissement intolérable tant vous les percevez avec une étrange netteté ?

Non, ne vous esquivez pas, votre cas est extrêmement intéressant. Accordez-moi encore un instant…

Comment se déroulent vos nuits ? Pour éviter d’écraser vos belles oreilles lorsque vous vous retournez, portez-vous une résille ou peut-être un bonnet de nuit à pompon lorsqu’il fait froid ? Et dites-moi : mettez-vous le drap au-dessus de vos oreilles ou bien en-dessous ? Embarrassante question, n’est-ce pas ?

Sans doute savez-vous que l’oreille externe est un privilège des mammifères. Apparente, elle est fort utile étant un efficace régulateur de température chez certaines espèces. Les éléphants (encore eux, pardonnez-moi) se ventilent en agitant leurs grandes oreilles. Les vôtres sont-elles dotées de cette mobilité salvatrice ? Je constate qu’elles savent changer de couleur : devenues rouges sous le coup de l’émotion que mon apostrophe engendre chez vous, elles afficheront cette même couleur par forte chaleur ou par grand froid. Elles deviendront d’un blanc cireux en cas de grande frayeur, ou de mort naturellement.

Décidément, votre cas est passionnant. Mais ces oreilles en feuilles de chou demandent des soins constants. Il vous faut les protéger : en hiver, prévoyez un bonnet pour les tenir enveloppées bien au chaud ; je ne suggèrerai pas le chapeau, faute d’idée pour ranger ces pavillons. En été il faudra prévoir une ombrelle ou un parasol pour éviter les brûlures. Et si vous étiez femme, je vous déconseillerais les boucles d’oreille…

Ah, encore un mot. Je ne sais monsieur, si votre ouïe est bonne, mais que vous « entendiez haut » comme on dit dans certaines profondes campagnes ou que vous entendiez comme nous autres, je vous suggère de faire bon usage de votre état. Vous pouvez certainement tirer parti de ces oreilles en feuilles de chou. Par exemple en contactant un fabricant de prothèses auditives pour en faire la publicité : l’occasion serait belle pour cette entreprise d’attirer l’attention sur l’objet même de son métier…

A bon entendeur, salut ! Adieu, Monsieur. »

Et il tourna les talons.

Fredaine