26C2 - Véronique M. Le grain

LE GRAIN

Je m’appelle «grain» de folie. Ce n’est pas un hasard, j’ai en effet un grain. Mon grain me sied car il me permet de jouer avec la nature, comme si j’étais l’un des leurs mais aussi de rire aux éclats quand deux hommes se tabassent! Je ne choisis pas, j’existe. Je dépasse les limites du raisonnable et j’en suis fort aise. Mon grain ne ressemble pas de près ou de loin, à la bienséance des gens de la terre, ceux qu’on dit des hommes de bien. Moi, le bien, je ne sais pas ce que c’est et ne veux pas le savoir. Quelle morne plaine serait la terre si mon grain n’avait pas d’existence. Plus de fantaisie, plus de musique, plus de création. Rien que la norme toujours réitérée. Moi, je ne pense pas, je vis et je vis dans une efflorescence de sentiments contradictoires, de sensations excessives. Parfois, ça m’encombre car je ne sais plus où je suis, je ne sais s’il faut agir ou se terrer, se taire ou parler, danser ou se murer. Cela n’est pas facile à porter, un grain comme le mien!

Gesticuler, nu dans les champs de blé, se faire arrêter par le garde-champêtre qui me parle d’outrecuidance à la bienséance. Si je fais un pied de nez, nu comme un ver, je vais en psychiatrie, car, comme ils disent:«ça ne se fait pas!». Alors, je me carapate, dans les taillis; oui, j’ai un grain, mais je suis futé! J’attends alors en compagnie de mes amis les bêtes et je veux en être, des bêtes comme eux car ils ne connaissent pas la perversion, les stéréotypes de toute sorte, les uniformisations et les mesquineries humaines. Je passe des heures à contempler les fourmilières et je suis admiratif de leurs liens sociaux.

Ah, si les hommes «sans grain» pouvaient sortir de leur formatage, peut-être arriveraient-ils à contacter leur propre grain. Car il se tapit à l’intérieur de chacun et un peu d’espièglerie le ferait passer de l’état d’embryon à l’éclosion du miracle que je suis.

Alors, quel monde merveilleux vivrions-nous si les hommes ordinaires, enfin, ceux que je trouve ordinaires pouvaient séparer le bon grain de l’ivraie! Car il y a le bon grain dont je fais partie et le mauvais grain, que j’abhorre. Ce mauvais grain qui va jusqu’à la folie furieuse avec les guerres, les assassinats, les meurtres pervers, la méchanceté mal placée, l’envie de faire du mal à autrui, de se venger d’une vie qu’on assume pas. Non, tout cela fait partie de l’ivraie, et ce n’est pas moi! Mais revenons à ma façon particulière de ne vouloir être conforme. Je ne le fais pas sciemment, mais librement, pour suivre la vie rêvée que j’essaie d’obtenir.

Parfois, je me fais arrêter car j’en fais trop; en faire trop, c’est mon truc!Si je chante, je hurle, si je suis au désespoir, je me roule par terre. Mon grain a dépassé la limite! Alors, on m’emmène pour une petite injection qui éteint mes circuits; je suis mort mais en vie!

Dès que les effets délétères disparaissent, je prends la poudre d’escampette et je retrouve des congénères plus fous que moi et là, je dois dire que je ne peux faire groupe. Chacun son grain, c’est bien connu!

Le mien est du côté de la folie douce, je crains d’ailleurs la violence de certains fous; je m’en écarte. Je ne suis bien, ni avec les raisonnables, ni avec les fous. Tout cela est une question de dosage!

VERONIQUE K NOVEMBRE 2020