27 - Aline L. - L'envers du monde

L’envers du monde

Un champ à l’herbe grasse, normande, bonne à pâturer.

Dans ce vaste horizon une petite forme mouvante se détache.

C’est une jeune fille rêveuse. Solitaire, rejetée à la frange d’un monde tout occupé aux affaires sérieuses, une guerre acharnée pour produire. De l’humus à engraisser aux pis des Holstein, produire toujours plus. Les prix baissent, la frénésie augmente, plus d’intrants et des aliments enrichis. Et l’abattoir aux premiers signes de faiblesse.

Par ses vagabondages elle échappe au brouhaha continu des trayeuses et des machines agricoles. Au ballet des camions citernes, des fourgons qui emmènent les veaux beuglants, et reviennent à vide.

Les herbages de la ferme de son père l’attirent, affichant un vert printemps au creux de l’hiver. Et au pli entre deux coteaux le ruisseau qui enfle et gronde des pluies de décembre, à défaut de neige.

Un matin où elle courrait derrière Fanfan son petit bâtard au poil jaune, la balle rouge glisse dans le ruisseau aux allures de torrent, Elisa glisse aussi sur la pente herbeuse, roule et se trouve happée par le vortex des flots bouillonnants, un amas de bulles qui semble précipiter sa chute vers les profondeurs. Quand à bout de souffle elle cherche l’air, à sa grande surprise elle parvient à inspirer puis à expirer. …Sa chute n’en finit pas, son corps lui semble une météorite lancée dans une course folle à la vitesse de la lumière. Après un temps qui lui sembla une éternité, une matière douce comme le lait, irisée de tons nacrés l’enveloppa. Elle prit pied sur un nuage, rose et ouaté. Epuisée, elle s’y coucha et s’endormit aussitôt. A son réveil, elle eut faim, attrapa un filament de sa litière de fortune et y goûta, le sucre croquant ravit ses papilles. Elle s’en délecta jusqu’à satiété, apaisée, sombra à nouveau dans un sommeil profond. Elle perdit la notion du jour, de la nuit, veilles et sommeil se confondaient, elle rêvait en continu.

Le lait de tendresse dans lequel elle baignait cautérisait ses blessures, ajourait pierre par pierre le mur de silence dressé entre elle et ceux qu’elle peinait à nommer, père et mère. Face à leur indifférence elle s’était détachée, adolescente étrange, sauvage, revêche.

Durant son séjour dans le ventre chaud de la Terre-mère, elle grandit, explora toutes les régions inconnues de son être, la chenille devint papillon.

Au fond d’elle-même levait une houle d’impatience, elle brulait de retourner au monde.

Le moment arriva.

Enfin.

Un tourbillon la souleva et l’aspira irrésistiblement vers les hauteurs, les images déferlaient dans son esprit, elle allait renouer avec le monde d’en haut, vibrer de ses couleurs, de ses parfums, de sa cacophonie. Et approcher sa main du souffle tiède des animaux de la ferme. Cette fois-ci elle ne fuirait plus, elle les défendrait bec et ongles contre la bestialité des hommes.

Quand elle parvint enfin au plancher des vaches, le ruisseau s’était asséché, le mois de mai claironnait dans les branches des merisiers, dans l’herbe jeune de printemps, dans la lumière de cristal. Elle courut pieds nus, goûtant à la fraiche morsure de la rosée, gravit le champ vers la ferme et s’arrêta net, quel changement ! Seule restait la vieille longère où elle avait grandi. Disparus les hangars où s’entassaient les veaux, où beuglaient leurs mères désespérées. Quelques vaches entourées de leurs petits paissaient à l’ombre des pommiers en fleurs. Parvenue à l’entrée de la ferme, elle frappa doucement sur le bois couleur gorge de pigeon, une femme au regard clair lui ouvrit.

-Que voulez-vous ?

Prudente elle répondit :

-Bonjour, je m’appelle Elisa Martin, je suis née ici.

La surprise se dessina dans les pupilles de la femme

- Elisa Martin ?

-Oui…

Entre elles un silence traversé de regards et du jappement d’un chien au loin

-Je suis Marie, petite fille de François. Il avait bien une sœur qui portait votre nom…

Elle semble hésiter

…Un matin elle est partie aux champs, c’était au temps de la Pandémie, on ne l’a jamais revue. A la mort de Grand-père, j’ai repris la ferme avec mon mari. Vous paraissez si jeune, comment est-ce possible, qui êtes-vous ?

-Je suis bien Elisa. Je ne peux pas vous expliquer, je sais très peu de choses, là où je suis partie le temps glisse et ne vous prend pas. Et aujourd’hui, je suis revenue. Quelle année sommes-nous ?

-Nous sommes en l’an 60. Après la grande extinction de la Pandémie, les hommes ont recommencé à compter les années, pour échapper à la spirale des temps d’avant. Ils ont reconstruit pas à pas et réinventé la vie là où elle s’éteignait…

-Mais entrez, venez vous asseoir…un verre d’eau ?

Elisa s’installe à la table de chêne noueux, celle qu’elle a connue

Le visage d’Elisa s’illumine

Marie continue, émue

-Seule une poignée d’humains a survécu. Mon grand-père avait choisi de vivre de son jardin en renonçant à tous les appâts de la modernité. Pour élever ses enfants il vendait ses produits et pratiquait le troc, le recyclage…A cette époque les bovins, les porcs et les animaux de basse-cour des fermes industrielles ont été répartis entre les survivants.

Côte à côte, bêtes et humains ont redécouvert la vie au grand air, et la mort de leurs vieux os.

Les métropoles et leurs usines ont été désertées, les îles, les bandes côtières et leurs rubans de béton se délitent désormais au fond des océans.

Marie s’interrompt, caresse le chat blotti sur ses genoux

Dans notre monde tuer est hors la loi.

Sur les places des villages on élève des monuments aux vivants.

La guerre est tombée en désuétude, on a oublié pourquoi et comment la faire…

Elisa fixa le ciel, puis se tournant vers Marie

-Suis-je encore dans un rêve ?

Aline L.