27A - Bruno - Lire, écrire, aimer peut-être ?

Genre : roman. Catégorie : policier. Style : polar français. Époque : Fin du XXème siècle. Intrigue principale : meurtre. Nombre de personnages principaux : 3. Personnage n° 1 : homme, 35 ans, employé de banque. Personnage n° 2 : femme, 35 ans, bibliothécaire. Personnage n° 3 : homme, 55 ans, profession indéterminée. Personnages secondaires : laisser CREALOG choisir. Temps de la narration : indifférent. Narrateur : omniscient. Péripéties : vol, poursuite en voiture, scène d’amour. Accessoires principaux : revolver, valise de billets de banque. Accessoires secondaires : laisser CREALOG choisir. Nombre de pages : 150. Ça suffira pour un début. La vendeuse en ligne m’a conseillé de commencer avec peu de paramètres pour me familiariser avec le tableau de configuration. Je résiste à l’envie d’agrémenter le genre d’un peu d’érotisme, dont je maintiens pour l’instant le niveau à 0, comme pour tous les autres critères de sélection. La tablette CREALOG version 2030 que je viens d’acheter – à 599 € – offre 36 items, dont chacun comporte un choix de plusieurs dizaines de propositions, pour certaines ajustables sur une échelle de 0 à 5. Le total de combinaisons avancé par le constructeur atteint un nombre astronomique constitué de 2809 chiffres, mais, selon la notice, la quantité de textes que la tablette est capable de générer est en réalité bien plus importante : deux configurations identiques peuvent donner plusieurs récits différents grâce à la fonction « Variante » intégrée à l’algorithme. Pour l’instant, j’effleure la commande « Générer ». La barre de progression affiche une durée de réalisation d’un peu plus de deux minutes. L’intelligence artificielle va donc écrire un roman policier en 2 minutes et 24 secondes exactement, le temps d’aller me verser un café à la cuisine, alors qu’il en faudrait au moins 500 tasses à un écrivain. J’en reste songeur. Le jingle retentit, je me précipite pour déguster le nouveau roman que je viens de concevoir, avide d’en découvrir les développements tricotés par ce programme informatique quasi miraculeux. Les premières pages me laissent un peu sur ma faim. Une impression de déjà-vu me traverse l’esprit. La séquence du meurtre est un peu plus réussie, quoique...

« Frappé à la tête, l’homme s’affaissa, tenta de se rattraper à ce qui pouvait ralentir sa chute. Sa main entraîna avec lui l’écharpe de laine qu’il avait déposée quelques instants plus tôt sur la table, puis il s’étala de tout son long sur le carreau froid du salon. Thomas resta debout devant le cadavre, baignant dans son sang, la main crispée sur son écharpe, avec un regard fixé au plafond qui lui donnait un air étonné. »

À ce stade de ma lecture, l’envie me démange de tester le potentiel de ma tablette. Je reviens au tableau de configuration. En agissant sur le style, la scène du crime pourrait gagner en intérêt. Style : polar américain.

« Une fois le chargeur vidé, le gars se sentit défaillir, essaya de se raccrocher à la vie en luttant contre la pesanteur qui l’attirait à terre. Sa main agrippa maladroitement son Stetson resté sur la table puis il se retrouva sur le sol dur du living-room. Clark s’approcha pour surplomber le cadavre d’un air méprisant, puis fit un pas en arrière pour que le sang de ce salaud ne souille pas ses semelles ; il avait encore les doigts serrés sur son chapeau et ses yeux vides lui donnait un air ahuri. »

C’est mieux. Mais pas très original. Je reviens aux paramètres pour essayer autre chose. Style : à la manière d’Emile Zola.

« Sous la violence du choc, il sentit d’abord le coup résonner sous son crâne et sa vision se troubla. À cet instant, il vit ses forces l’abandonner et son corps, ce corps décharné, prématurément vieilli par les années de labeur, à la peau plissée, durcie à la chaleur des hauts-fourneaux, se dérober sous lui. Vaincu par le sort que la société réserve aux faibles, à ceux privés du pouvoir de s’affirmer au monde et de jouir des bienfaits que la vie devrait offrir au genre humain tout entier, il rejoignit lentement le sol, avec la dignité qui sied aux humbles et se sentit peu à peu apaisé, libéré du poids d’une existence traversée de drames et fuie par le bonheur. Il sut alors sa dernière heure venue. Dans un geste ultime, il enserra son mouchoir de ses doigts maigres, celui-là même avec lequel il avait essuyé ses larmes quelques mois plus tôt à l’annonce du décès de sa tendre épouse. Son visage se détendit et ses yeux brillants semblaient à présent voir au-delà du monde, là où il ne souffrirait plus. »

Pas mal mais un peu lourd à mon goût. Style : à la manière de Marguerite Duras.

« La mort d’un homme, c’est la mort. Le choc. Définitif. L’instant qui relie l’Homme à l’humanité. On est nu. Qu’on soit chasseur, marin ou vice-consul, on n’a plus rien. On meurt nu. Et la descente … Il n’y a rien de pire que la descente. C’est vertigineux la descente. Alors on se raccroche à ce qu’on peut. Un rêve, un souvenir, un bout d’étoffe. On a beau faire, on glisse nécessairement dans un trou. Même un sol dur et plat, c’est un trou. Un trou d’éternité. Et l’homme ne s’en relève pas. Mort. Forcément mort. »

Mouais. Je ne suis pas vraiment convaincu. J’essaye un autre style : Début du XXIème siècle – À la manière de : Dominique Bob Olsenn.

« Vous apparaissez enfin ! Debout, silhouette mince aux contours engageants, vous avancez d’un pas souple dans la lumière du soir. Le couchant inonde votre visage de ses rayons de miel. Votre regard dur jette devant vous son éclat pénétrant d’un bleu métallique. Votre bouche volontaire s’apprête à émettre un son. Dois-je m’attendre à un ordre ou une menace ? Je ne le saurai sans doute jamais. Interrompues par la violence du coup asséné sur votre crâne, vos fermes intentions maintenant se meurent, étouffées par une vague cotonneuse envahissante. Vous tanguez. Votre corps oscille entre la lumière et l’ombre. Votre main au dos gorgé du soleil du large glisse sur le tissu velouté de la nappe posée sur la table. Vos longs doigts déliés se referment sur le pull marin en laine de mammouth déposé là quelques instants plus tôt, guidés par le désir ultime d’une caresse de l’étoffe moelleuse. Vous éprouvez encore dans votre chute le plaisir fugitif des effluves pénétrantes du jasmin venant du jardin puis celui du contact de votre peau d’ambre avec le carrelage frais. Vous vous abandonnez pour finir au néant qui, lentement, vous enveloppe de ses bras irrésistibles. Vos yeux clairs n’expriment plus qu’une sorte de surprise, comme un étonnement naïf et tendre.»

Comme je ne sais pas qui est cet Olsenn, j’ignore si le rendu est fidèle. Reste maintenant à tenter la fonction « Random ». La notice précise que, dans ce mode de fonctionnement, tous les paramètres sont réglés aléatoirement par le logiciel. Va pour la « randomisation ». Je jette alors un coup d’œil aux réglages principaux effectués au hasard par l’algorithme : Genre : roman. Époque : début du XXème siècle. Catégorie : mémoires. Style : érotisme. Intrigue principale : multiple. Nombre de personnages principaux : 1. Personnage n° 1 : homme, rentier, 35 ans. Personnages secondaires : laisser CREALOG choisir. Temps de la narration : passé. Narrateur : personnage n° 1. Péripéties : amourettes, onanisme, sado-masochisme. Accessoires principaux : madeleine en silicone. Accessoires secondaires : laisser CREALOG choisir. Nombre de pages : 440.

« Longtemps, je me suis masturbé de bonne heure. Parfois, à peine ma nuit terminée, mes mains n’obéissaient qu’à elles-mêmes et je n’avais pas le temps de me dire : « non, pas encore. » Et une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de me lever me retenait sous les draps ; je voulais secrètement et sans me l’avouer, retrouver cette envie de laisser mon corps décider à ma place. »

Vaguement déçu par les performances du logiciel, j’éteins ma tablette pour rejoindre la communauté des « Créalogueurs » sur un forum en ligne dédié aux utilisateurs de cette nouvelle application. Pour échanger en direct, je m’inscris sur le chat où je ne tarde pas à prendre contact avec le pseudo « Marguerite », prénom délicieusement désuet mais littérairement évocateur. Et sa photo est engageante...

« Salut !

- Hello !

- Je viens d’acheter la nouvelle version de CREALOG... Tu l’as aussi ?

- Non, j’ai la version précédente.

- Je trouve ça plutôt pas mal mais je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à m’y faire.

- Ça ne m’étonne pas. Même si c’est une performance technique hallucinante, on n’y trouvera jamais ce qu’on cherche.

- Pourtant il y a des milliards de milliards de combinaisons possibles !

- Oui, mais il en manquera toujours au moins une.

- Laquelle ?

- La mienne, par exemple.

- La tienne ? Tu veux dire que tu écris ? Des nouvelles ? Des romans ?

- Oui. Enfin, j’essaye.

- Wow. Ça m’intéresse ! Tu me ferais lire ce que tu écris ? Quel genre d’auteure tu es ?

- Genre directe. Authentique. Nature. Sans chichi. Mais j’aime aussi m’attarder, prendre mon temps, soigner ce que je fais, donner du plaisir à celui qui me lit. Et toi, quel lecteur tu fais ?

- J’aime l’action. Le mouvement. Les expériences de lecture intenses. Les ambiances contemplatives me vont aussi. Du moment qu’il y a de la sincérité.

- Tu veux que je t’envoie un texte ?

- Évidemment ! Ah ! Lire...

- Écrire !

- Aimer ?

- Peut-être...