27C - Bruno - Là d'où l'on vient

Ce 21 décembre 2050 devrait être la journée le plus courte de l’année. Il n’est que 7h00 et le jour se lève pourtant déjà. À plusieurs kilomètres du sol, une myriade d’écailles étincelantes flotte en altitude et son agencement en forme de dôme emplit presque la moitié du ciel. Placées à cette hauteur, elles reçoivent les premiers rayons du soleil deux heures avant le lever naturel du jour et inondent la Terre d’une lumière douce et diffuse. Peu à peu, à la faveur de la rotation du globe, le dôme descend vers l’horizon, pour couvrir les terres situées plus à l’ouest et les réveiller à leur tour, laissant l’astre rougeoyant prendre le relais au point cardinal opposé. Bien sûr, la faune et la flore en sont quelque peu perturbées. Il n’est pas rare de voir éclore les roses même en janvier et les forêts gardent leur feuillage l’été comme l’hiver ; de nouveaux parasites, bactéries et virus en tout genre se sont largement répandus, précipitant la fin de certaines espèces de plantes et d’animaux mais, pour sa part, l’humanité gagne chaque hiver jusqu’à quatre heures de lumière solaire par jour, ce qui, aux dires des grands de ce monde, est un facteur appréciable de croissance.

Cet après-midi, je prendrai la route pour me rendre chez mon oncle Alex. J’en profiterai pour faire une petite sieste à bord. Depuis l’automatisation de la régulation du trafic, les accidents sont rarissimes. Les voitures – désormais toutes à « énergie propre » - se suivent à distance et à vitesse régulières, en un long cortège. L’utilisation d’un véhicule individuel n’est possible qu’à la condition de s’en remettre au contrôle centralisé de la circulation instauré « pour assurer la sécurité les usagers de la route ». En programmant au départ ma destination, je recevrai d’ailleurs les prescriptions adaptées à ma situation personnelle. Il m’est par exemple fait interdiction – sous peine de sanction – de traverser les faubourgs dégradés et nauséabonds de la capitale, pour éviter de dénaturer mon sens esthétique et mon bien-être social. Le Peuple Souverain tient à préserver les aptitudes et les dispositions d’esprit de ceux qui en sont dignes. J’ai la chance d’en faire partie depuis mon succès à l’Examen de Conscience de mes 18 ans. Le programmateur de mon véhicule m’indiquera également les zones à forte concentration de pollens. Depuis que je suis sujet à l’asthme, elles me sont rigoureusement déconseillées et ma présence en de tels lieux conduirait à m’exclure de toute protection médicale. On ne peut pas tout à la fois vouloir être libre de ses actes et s’en remettre à l’indulgence de la société en cas de comportement irresponsable.

Tonton Alex a été condamné il y a huit ans pour infraction au Code de la Pensée. Il était une menace pour nous tous. On avait beau lui répéter que la terre était plate et que la lune était creuse, rien n’y faisait. Il restait obstinément accroché à des idées fumeuses inventées par les tenants de la « science », cette religion destinée à empoisonner les esprits. Le Tribunal du Peuple Souverain a malgré tout tenu compte de ses abjurations publiques et ne l’a condamné qu’à vingt ans d’exclusion sociale. Tonton Alex m’avait recueilli à la mort de mes parents. Je ne l’ai pas vu depuis trois ans et sa présence me manque un peu. Il ne peut plus avoir aucun contact avec qui que ce soit sous peine d’emprisonnement à vie, sauf avec une personne à son domicile deux fois par an. Je sais que je serai sous le regard des caméras de vidéosurveillance installées dans chaque recoin de son appartement. C’est pour la bonne cause : les anciens travers n’aiment rien moins que l’ombre pour reprendre de la vigueur et je n’ai pas envie de le voir essayer de me convertir. Même si ses idées farfelues ne manquaient pas de charme, je sentais bien que sa manière désuète d’étayer ses opinions à l’aide de faits objectifs et de raisonnements logiques n’avait pour but que d’embrouiller son interlocuteur. Chacun sait à présent que les opinions, qui libèrent l’âme et valorisent l’expression de soi, ont une valeur supérieure à la réalité des faits, qui assèche l’esprit et emprisonne la pensée.

Pour l’instant, j’observe par la fenêtre les visiteurs de mon jardin. Le plan de domestication générale de la vie animale touche à sa fin. Dans les années 2040, il a été décidé de répandre massivement dans la nature une molécule agissant sur les réseaux neuronaux abritant le siège de l’instinct de survie des animaux. Depuis, les écureuils viennent me manger dans la main, les chevreuils se laissent approcher et caresser, les oiseaux picorent à mes pieds, sans éprouver aucune peur. La nature est devenue un jardin d’Eden. Autre avancée appréciable, la pratique de la chasse, coutume barbare, est aujourd’hui éradiquée. Pour prélever le gibier, il n’est plus nécessaire à l’homme de traquer la bête puisqu’elle s’offre maintenant sans crainte à ses instincts carnassiers. Certains esprits chagrins ont déploré malgré tout un affaiblissement généralisé de la faune sauvage. Ils ont soutenu que les prédateurs naturels auraient profité de proies dépourvues de leur instinct de conservation. Ils ont évidemment été condamnés pour avoir dénaturé le ressenti réel du Peuple.

J’ai entendu dire aussi que le dérivé de la molécule, administré aux délinquants agressifs et violents pour annihiler leurs mauvais penchants, aurait durablement modifié leur matériel génétique. C’est une très bonne nouvelle. Leur descendance n’en sera que plus docile. Il est d’ailleurs envisagé de faire profiter l’ensemble de la population de cette avancée considérable de la médecine, pour le bien de l’humanité. C’est ce que prétendent les principales firmes pharmaceutiques, Zolkyn & Kempf en tête.

J’admets ne pas trop savoir quoi penser de tout cela et, bien que cela soit rigoureusement prohibé, avoir envie d’en parler avec mon oncle. Ses élucubrations avaient un je ne sais quoi de convaincant qui m’a toujours troublé, comme me trouble encore aujourd’hui la phrase fétiche qu’il avait l’habitude de prononcer : « puisque la Terre est ronde, d’où que l’on parte et où que l’on aille, on n’arrivera jamais que là d’où l’on vient. » Je dois avouer qu’elle n’arrête pas de tourner et retourner dans ma tête depuis son procès.