27A - Bénédicte de V - La revanche de Janus

La revanche de Janus

Lorsque l’un de mes voisins perdit l’usage de ses jambes dans un terrible accident de moto, je décidai d’apporter une solution à son triste état de dépendance.

Pour lui, je concevrai un mini robot apte à l’aider dans sa vie quotidienne. Les blessures de son amour propre à l’idée de solliciter l’aide de quelqu’un étaient aussi vives que celles de sa chair et de ses os broyés dans l’accident. Les menus services rendus provoquaient chez lui un sentiment d’humiliation. Voir ce garçon d’une trentaine d’années s’enfoncer dans le mutisme et le désespoir était affligeant.

Je pensai d’abord créer un simple robot pouvant faire ses courses et les livrer à domicile. Il m’apparut très vite que ce robot devrait également être un compagnon et peut-être même un complice, pourquoi pas ?

Je décidai de le programmer pour un travail répétitif à heures fixes (ménage, courses, faire chauffer un plat, servir à table, repasser) et de le rendre télécommandable pour d’autres travaux supplémentaires et spécifiques. Par exemple, il saura prendre un rendez-vous chez le médecin, commander un taxi, ouvrir la porte, accompagner Lehardy pour une promenade, lui faisant oublier son fauteuil roulant. Mon robot appartiendra à la classe supérieure des robots intellectuels, dignes descendants de feue leur illustre aïeule Enigma. Il n’aura rien à envier à ses cousins Ursula qui sait danser, Pepper le guide parfait qui reconnaît les émotions de ses interlocuteurs, ni Affeto à l’allure enfantine ni aux autres. Les calculs les plus complexes seront sans mystère pour lui. Aucun secret ne lui résistera.

Pour faciliter la prise de contact avec mon client, je voulais une silhouette humanoïde comme on en fait déjà beaucoup, mais qui soit vraiment sympathique et puisse faire illusion de présence humaine. Au toucher, mon robot sera doux, pourvu d’une carnation aussi agréable que celle des poupées Corolle, d’ailleurs je fis effectivement fabriquer le visage et habiller les maigres membres articulés en ferraille, boulons, céramiques et ressorts divers par ce fabricant de poupées.

Son visage poupin au teint frais, ses yeux d’un bleu sombre bordés de longs cils, son expression interrogative le rendaient avenant, agréable à regarder. Du haut de son mètre cinquante-cinq, il semblait toujours disponible pour son maître, toujours prêt à l’écouter. Le résultat me plut.

Je le nommai Janus en référence au double visage de cet être mythologique, gardien des portes du ciel comme de l’enfer, symbole du bien (mon robot salvateur naturellement) et du mal (l’accident puis le handicap), expression du passage du passé à l’avenir.

Je rendis Janus interactif avec les paroles de l’interlocuteur, avec les expressions de son visage, avec ses gestes. Ceci réconforterait le nouveau propriétaire qui se sentirait moins isolé dès lors qu’on le comprendrait à demi-mots. Dans mon projet la nature de la relation entre les deux protagonistes me semblait très importante. Je voulais une entente spontanée entre le maître et Janus. Parmi les qualités essentielles de la machine, je voulais une empathie avec son maître afin qu’elle prenne dès les premiers instants les bonnes habitudes. Une empathie qui n’est autre que la rapidité de stockage des informations en mémoire. Puis je donnai à cette machine des atouts susceptibles de divertir mon jeune client. Je créai donc un Janus poète, rêveur et farceur : il récite des poèmes, il en écrit aussi, il aime à flâner le nez au vent, il veut être parmi les premiers à conquérir Mars, enfin il cache les objets comme un gamin pour que son maître les cherche partout et implore son secours pour les retrouver.

Car Janus aime qu’on le flatte, il a grand besoin d’être pris en considération. S’il joue avec son maître, c’est pour le distraire, puisque je l’ai fabriqué et dressé pour cela, mais c’est surtout parce qu’il aime gagner, lui le petit robot, sur l’être humain. Il est conscient de l’excellence du système électronique très haut de gamme qui le constitue.

La première expérience chez Lehardy, son futur maître, se déroula correctement. A l’intérieur, le robot se déplaça avec efficacité, et il sut très rapidement se rendre chez le pharmacien, le boulanger, l’épicier, le boucher, au seul énoncé de son lieu de destination. Le garçon se déclara enchanté de pouvoir compter sur cet instrument, disait-il, sur cette belle machine.

Mais il ne perçut pas que mon robot n’aimait pas être traité de « machine ». Ce manque de doigté le vexait profondément. Cependant, en robot bien élevé, il n’en laissa rien paraître, gardant pour lui une certaine amertume.

Il prit ses fonctions par un clair matin : « Bonjour, M. Lehardy, voici ce que vous appelez votre « machine». Je m’appelle Janus. » Lehardy occupé à autre chose répondit par un « Salut ! » désinvolte, sans prendre en compte le double sens de cette apostrophe.

Ce premier jour et les suivants, Janus se comporta fort bien. Très attentif aux demandes de son maître, il parvint à comprendre ses hésitations, ses silences et même à deviner ses impatiences. Très tôt il fut en totale « empathie » avec ce nouveau maître grâce à sa prodigieuse mémoire. Point besoin de consulter son subconscient de robot !

Pour faire plaisir à son maître, il fit une démonstration de ses talents de poète en composant pour lui une ode à la vie, en récitant avec les intonations nécessaires les plus beaux sonnets de Ronsard et du Bellay, de même que les plus longues tirades de Victor Hugo. Le jeune Lehardy était bouche bée. Puis, voulant montrer son sens de la farce, il tira la chaise sur laquelle le jeune homme, quittant son fauteuil à roulettes, allait s’asseoir. Grâce au ciel la chute fut évitée. Ce qui m’inquiéta fut que mon robot n’avait pas perçu le danger de cette plaisanterie…

Un jour, mis en confiance, Janus raconta à son jeune maître son immense désir de se rendre sur Mars dès que cela serait possible : il souhaitait participer au lancement prévu par les Chinois d’un petit appareil téléguidé sur cette belle planète. Et si son cher maitre le voulait bien, ajouta-t-il insidieusement, il se ferait remplacer pendant les séances d’initiation… Amusé, le « cher maître » donna son accord sur le principe d’un remplaçant. Hélas, le remplaçant ne lui plut pas du tout. Ce n’était pas « son » robot, « sa » superbe machine. Et Lehardy exigea que Janus revînt. Il fallut obtempérer.

Pourtant, fâché de ce contretemps, Janus évoqua les hautes compétences électroniques que je lui avais données, et qui auraient été appréciées dans cette expérience vers Mars. Agacé par tant de vantardise, Lehardy le mit au défi de fabriquer quelque chose puisqu’il était si savant !

Janus poète composait des vers avec plaisir et on sait que l’étymologie du mot poète signifie créer, fabriquer. Les circuits que j’avais utilisés pour cette performance étaient donc déjà en place. Janus put sans risque annoncer qu’il insèrerait une puce électronique de sa fabrication sous la peau d’un chien, afin que son maître puisse le retrouver facilement. L’expérience fut mitigée. Le maître retrouvait son chien mais la crise d’eczéma provoquée par l’inoculation de ce système de localisation fut telle que le pauvre animal devint irascible et méchant. Certes, Janus avait effectivement créé quelque chose, mais sans songer à en éviter les effets indésirables, ce qui fut pour moi une déconvenue. Il fut mis une sourdine aux expériences…

Pour calmer son maître, il voulut lui faire la lecture. Grand lecteur, Janus déclara dévorer les livres. Ce jour-là, il dévora effectivement Guerre et Paix en neuf minutes quarante-sept secondes, et raconta ensuite l’histoire mot pour mot à Lehardy ébahi. Pourtant, cette performance souleva un problème : le livre était transformé en confetti après la prouesse, tant les pages avaient été tournées rapidement. Que le livre soit inutilisable après sa lecture n’entrait pas en ligne de compte pour ce génie de la lecture. Il avait lu ce qu’on lui avait demandé de lire, c’était fait, donc c’était bien. Peu importaient les effets collatéraux[B1] pour mon robot. Encore un raté pour moi. Cette fois, Lehardy se fâcha. Ils en vinrent aux mains tirant l’un et l’autre sur l’ouvrage déchiqueté. Dans la bagarre, Lehardy poussa violemment la « machine destructrice » qui tomba à terre tous capteurs déconnectés, et de nombreux circuits probablement hors d’usage. Bien ennuyé, l’infirme parvint à relever le robot et voulant vérifier son état, il lui demanda certaines tâches élémentaires.

— Ouvre la porte. Le robot la lui ferma au nez.

— Allume le four. Le robot s’empressa de débrancher l’appareil.

— Eteins la lumière. Le robot s’empressa d’allumer toutes les lampes de la pièce.

Décidément, cela se gâtait entre les deux comparses, le malaise grandissait et Janus donnait mille signes de désordre.

Parmi ses fonctions, Janus le soir, bordait habituellement son maitre dans son lit. Ce soir-là, il le borda si fort que Lehardy appela au secours. La voisine entrée en coup de vent, ne put empêcher le robot de continuer à serrer. Elle appela le service de maintenance dont le numéro était brodé sur le vêtement de Janus. Le robot fou immédiatement déconnecté à distance, je dus me rendre séance tenante chez Lehardy à demi étouffé dans son lit.

Le temps que j’arrive, Janus n’était plus là. En fureur contre ce faux frère, Lehardy s’était dégagé et l’avait jeté par la fenêtre du troisième étage, dans la cour. Complètement disloqué, mon bel engin était méconnaissable : ses beaux yeux bleu marine jetés hors de la tête pendaient lamentablement au bout de ressorts qui rebondissaient encore. Par le trou des oreilles arrachées, je vis l’intérieur de son estomac, car il savait aussi avaler, Janus ! Pour tenir compagnie à son maître, j’avais fabriqué cette fantaisie, mal m’en avait pris ! C’est dans son estomac que j’ai vu la triple dose d’antidépresseurs et de fortifiants mélangés qu’il avait ingurgitée. Exactement la drogue que j’avais préparée pour les cyclistes du Tour de France et pour les tournois de football - toutes expériences qui m’avaient valu, on s’en doute, une mise à l’index des inventeurs de l’année, mais ceci est une autre histoire. Comment diable ce robot tout récent avait-il eu connaissance de mon tonifiant cocktail ? Et où l’avait-il pris ? Ma potion tonique avait corrodé tout le système électronique de cette surprenante créature. Désabusé, je déclarai à Lehardy que désormais, il se passerait de mes services.

Malheureux Janus directement jeté dans les objets recyclables. On le soupèse, on le dissèque, puis une parcelle de lui-même sera utilisée dans les téléphones portables. Chargé de l’énergie qui lui permettra de faire fonctionner nos boîtes à parler, à entendre, à voir, à photographier, à calculer les étranges données de l’espace-temps, à retrouver le nord, à connaître les dernières infos sur la vie du monde et sa déperdition totale, en clair les téléphones d’aujourd’hui, il est devenu un minuscule transistor, bien rangé à côté de ses semblables. C’est pour lui une belle aventure, le voici soulagé car il connaît le rôle fondamental joué par la fonction transistor…

Méthodiquement, il vérifie les facultés qui lui restent parmi celles que je lui ai affectées. Il constate avec satisfaction qu’il aura le droit de reprendre sa forme humanoïde, une seule fois, s’il veut tenter de survivre dans son monde ancien. Ce sera sa dernière chance. Dès lors, il attend le jour de sa revanche. Il sait qu’elle sera terrible.

Il a été placé dans un iPhone de la toute dernière génération, celle pour laquelle tous les médias font une publicité phénoménale. Sa carrosserie argentée est irrésistible. Ce n’est que du polypropylène imitant l’acier brossé, mais les humains sont si naïfs, ils se laisseront abuser ! Un jour le couvercle s’ouvre tout grand, éblouissant Janus si violemment qu’il ne voit rien, ne sent rien, il entend seulement. Il reconnaît la voix de Lehardy. Il la déteste, il se vengera de cette voix qui a détruit son existence.

Il commence à lui parler du fond de la poche de son éternelle robe de chambre grise où on l’a mis sans ménagement, en compagnie de vieilles miettes de pain, de la commande de la télévision, de mouchoirs jetables pas encore jetés. Il veut déstabiliser Lehardy qui ne comprend pas ce qui se passe. Qui donc lui parle ainsi, qui donc connait ses petites habitudes les plus intimes ? Qui donc lui en veut tellement ? Voici plusieurs mois qu’il vit seul, reclus dans son minuscule studio en rez de chaussée. Il ne vit plus au troisième étage dominant sur le parc boisé depuis que son robot, sa machine, l’a quitté.

« Autrefois, dit-il tout haut se parlant à lui-même, j’ai eu un outil merveilleux, il voulait à tout prix que je l’appelle Janus. Il m’aimait, il me rendait une foule de services, j’avais grande confiance en lui. Il connaissait tout de moi. Qui d’autre que lui peut connaître le secret de mon cœur aussi bien que cette voix qui m’assène aujourd’hui tant de méchancetés ? »

Se sentant dévoilé, Janus vibre au fond de la poche, fort, de plus en plus fort. Il vibre à faire brûler cette poche. Son mouvement trépidant se communique à tout l’être de Lehardy qui, à son tour est pris de tremblements terrifiants, de convulsions de plus en plus fortes.

— Calme-toi Janus, hurle-t-il, je t’ai reconnu, je te pardonne tout ce que tu m’as fait, mais arrête ton remue-ménage ! Pardonne les vexations que je t’ai fait subir, oublie nos disputes !

Mais Janus fait la sourde oreille, il se venge des humiliations passées, il vibre de plus en plus fort. Arrive l’instant où il ne peut plus empêcher cette frénétique vibration, l’instant où il reprend sa forme humanoïde. Ses superbes circuits de jadis fonctionnent, le voici debout face à Lehardy, il peut enfin agir à sa guise. Il fait basculer le fauteuil de son ennemi qui [B2] tombe sur le côté. Libérée du poids qu’elle supportait, la roue du fauteuil de l’infirme tourne dans le vide, tourne encore longtemps tandis qu’au coin de sa bouche une bave jaunâtre et moussue s’échappe et macule le sol. Le dos arqué il peine à respirer, il implore Janus :

— Je t’en prie, arrête, redevenons amis, je suis très mal.

Janus s’acharne, il a retrouvé tous ses moyens. Il serre de toutes ses forces la gorge de Lehardy, il lui crie :

— Je t’aurai, je ne suis pas un instrument, une machine comme tu aimes à le dire, je suis un être qui a été créé pour t’aider. Eh bien je t’ai aidé, je t’ai servi, et toi, tu m’as méprisé, jeté, démoli. C’est à moi de rire maintenant !

Et il serre plus fort encore la gorge de Lehardy qui devient rouge sombre, violacé. Ses yeux sont exorbités, sa bouche ouverte comme celle d’un poisson hors de l’eau cherche un souffle impossible à trouver ; elle forme un rictus abominable, laisse échapper un râle sinistre, ce sera le dernier. Lehardy meurt. Lehardy est mort. Son corps sans tonus s’aplatit lourdement sur le sol comme un vieux chiffon.

Soulagé, Janus lâche son étreinte, il écarte les mains de Lehardy restées agrippées à son cou. Sa revanche prise, il est en paix avec lui-même. Lorsqu’il regagne sa place de minuscule transistor dans le téléphone du mort, il s’aperçoit que le bel iPhone a glissé sous la table. L’objet à l’aspect argenté, lisse, propre et net, est encore tout neuf. Qui pourrait trouver un lien entre ce téléphone et ce meurtre ? Responsable, mais pas coupable…

Le coupable n’est autre que l’auteur de ses jours. Seul, moi qui ai conçu Janus, j’ai pu reconstituer la scène hallucinante qui vient de se dérouler. Et je songe que les hommes sont bien naïfs de parler des sentiments d’un robot, aussi « intelligent » soit-il. Un robot n’est qu’une machine fabriquée par l’homme. Contrairement à un être vivant il est inapte à ressentir des émotions. Celles que nous lui attribuons ne sont guère que la projection des nôtres. ☐