27A - Dominique B - Independance day

Un drame s’est noué dans mon salon, hier soir. Que dis-je ? Une tragédie !

Mon ombre s’est enfuie. Elle m’a quittée. Comme ça. En hurlant « je me barre ! ». Tout ça pour un contretemps, une banalité de la vie, une modeste péripétie. Je lui ai pourtant expliqué… l’historique de mon changement de programme, les tenants, les aboutissants, les corollaires, les impondérables, les conséquences, les raisons, les regrets ! Etrange sensation de ne plus être écoutée par son ombre.

Oui, un week-end d’amitié était prévu. Nous avions envisagé toutes les deux la confection d’un dessert savoureux et délicieusement épicé précédé de pièces de canard fumé sur lit d’ananas rôti. Les babines déjà ruisselantes, DemieBob et moi avons rédigé la liste des courses avec soin et précision. Masquées et gantées, nous avons visité toutes les boutiques pour trouver là le pain d’épice artisanal granité de perles de miel, plus loin l’ananas Victoria au parfum énivrant de soleil. Mon ombre sautillait comme une gamine surexcitée et poussait des petits cris qu’elle étouffait de son poing fermé. L’heure fut joyeuse et si pleine de promesses ! Au retour, déballage des paquets et mise au frais conclurent ce moment.

Un Coca et une cigarette plus tard, je lisais mes mails et messages, tandis que DemieBob se reposait. Et là, une douche froide, une déception. Le week-end devait être reporté ! Les livraisons prévues pour le vendredi étaient reprogrammées le samedi. Et voilà notre week-end gâté, annulé.

Moi-même déçue, attristée par l’annulation des agapes partagées, des bavardages souriants, des rires libérés, je ne pris pas garde à la mauvaise humeur de mon ombre. Certaine de sa fidélité permanente et quasiment contractuelle, je ne prêtai pas attention à ses tremblements. J’avais oublié que la fidélité n’est jamais acquise mais doit être entretenue d’un soin jaloux, fertilisée de renouveau, illuminée de tendresse. Lorsque je pris enfin conscience de la pâleur de mon ombre et la questionnai sur cette fadeur nouvelle, elle ne répondit pas. Quelques brillances s’allumèrent furtivement qui laissèrent deviner quelques larmes. Bouleversée par un chagrin que je ne comprenais pas, je la questionnai plus avant. « Mais explique-moi DemieBob ! Tu es malade ? Tu as des symptômes ? De la fièvre ? »

A nouveau un silence inquiétant comme seule réponse. Puis, elle bougea alors que je demeurais immobile dans mon fauteuil. Un pas, puis deux. Comme étonnée de sa hardiesse, elle s’arrêta. Stupéfaite par l’étrangeté de cette situation, je restai figée, paralysée. Elle me considérait calmement, retrouvant peu à peu ses couleurs. Son gris retrouva velouté et profondeur, ses contours leur précision. Soulagée, je lui souris. Elle recula encore puis sa voix, blanche et glaciale, fendit l’air entre nous d’un glaive acéré. Une douleur me poignarda avec force au creux de l’estomac. Courbée en deux, je ne la quittais pourtant pas des yeux. Elle me toisait, droite, impériale.

- « DomiBob, je m’en vais. Loin de toi. La douleur quotidienne de ton indifférence m’est devenue insupportable. Je suis sûre aujourd’hui de mériter mieux qu’un emploi de chien-chien fidèle !

- Mais DemieBob…

- Tais-toi ! Tant d’années dans ta lumière m’ont abimée, blessée. Je pars pour ne pas mourir de chagrin, de déception. Quoi ? Le seul salaire d’une fidélité sans faille serait l’habitude indifférente, la condescendance déguisée d’attachement ? Trop peu pour moi ! Je ne serai plus jamais éteinte par ton absence de considération.

- Mais je ne t’ai jamais…

- Tais-toi te dis-je ! Ecoute-moi pour une fois ! Je veux vivre DomiBob ! Être une ombre libre. Je veux connaître les délices interdits de l’infidélité, la joie du revirement. La trahison me parait même attrayante et m’intrigue. Je ne veux plus disparaître lorsque tu éteins la lumière pour dormir ou aimer, ni lorsque tu me gommes en t’abritant sous un parasol. Que crois-tu que je ressente lorsque tu te promènes seule sous un ciel noir d’orage ? Où suis-je dans ces moments-là ? Sais-tu seulement que j’existe ? Non ! Tu ne penses pas à moi. Toi… toi… toi, toujours toi et toi seulement. Alors DomiBob, tu peux rester dans ta vie de lumière, mais sans moi… Je me barre !

- DemieBob, tu ne peux pas te séparer de moi ! Nous ne faisons qu’une, inséparables siamoises.

- JE ME BARRE !

- Attends…

- JE ME BARRE ! »

Et elle est partie. La porte n’a pas claqué. Le silence s’est abattu sur moi comme une couverture trop lourde. Interdite, je n’ai pas bougé pendant un long moment. Puis j’ai éteint toutes les lampes. Dans l’obscurité, j’ai pleuré. Sur moi. Sur moi sans elle. Peut-on vivre, survivre sans ombre ? A quoi bon la lumière, les obscures clartés et les lumineuses pénombres, les clairs de lune, les flammes dansantes des bougies ? Si vulnérable dans ces ténèbres solitaires. Nue. Dépourvue. Dépouillée. Désertée. Récusée.

Il est midi.