27A - Emmanuel S - Réveillon 2060

REVEILLON 2060

Nom de Dieu ! Cela n’est pas possible, dans quelques heures il sera minuit. Pas le minuit gentil et rigolard qu’on savourait autrefois avec des bises, des tintements de flutes à champagne et des bombardements de WhatsApp truffés de visages réjouis et de vœux en tous genres. Les temps ont changé. Moi aussi j’ai changé.

2060 est venu sur la pointe des pieds, sournoisement, comme une trahison.

Jamais je n’aurais cru que j’aborderais un jour cette nouvelle année avec un drôle de bagage sur les épaules : je viens d’avoir cent trois ans. Non ! Je me suis mal exprimé, « nous venons d’avoir cent trois ans », moi et mon duplicanthrope. Ou en abrégé, « duplicant », un mot qui sonne aussi bien en français qu’en anglais, duplicanto en espagnol et Duplikant outre Rhin.

J’avais franchement banni cette idée le plus longtemps possible. C’était inconcevable, répugnant, hostile aux lois de l’univers et à l’éthique des humains. Mais hostile jusqu’à quel point ? Les premiers essais s’étaient développés dans l’ombre de laboratoires semi clandestins. Ils soulevaient l’écœurement de tous les esprits sains et l’opprobre des politiques comme des religieux catholiques, juifs ou musulmans … Mais la science a toujours mal cohabité avec les papes, les rabbins ou les imams, la science est une effrontée qui avance en se croyant tout permis.

Tout avait commencé en 1997 avec une brebis clonée, une certaine Dolly. A l’époque, j’étais encore dans la force de l’âge et j’ignorais que Dolly allait jouer un rôle dans le cours de mon existence. Curieusement, en 2002, une nouvelle surprenante passa inaperçue. Brigitte Boisselier, une scientifique française présidente de la société de clonage humain Clonaid et membre de la secte des raéliens, avait déclaré la naissance du premier bébé obtenu par la technique du clonage. Cette petite fille avait des parents américains et représentait une copie génétique de sa mère. La fille était donc la jumelle de sa mère. Personne ne broncha. Les tabous avaient d’autres chats à fouetter, notamment le recul économique de la France qui tracassait Raffarin.

Mais l’idée faisait son chemin et prenait une autre direction plus acceptable, en tout cas plus argumentée : en 2008, des chercheurs américains travaillant pour trois entreprises privées, annonçaient avoir obtenu cinq embryons humains clonés à partir de cellules de peau d'un homme adulte et d'ovocytes sans noyau. C’était une première mondiale et peut-être un espoir pour une médecine régénérative. Avec un peu de chance, Alzheimer, Parkinson et la sclérose en plaque ne seraient plus qu’un lointain souvenir. Ne fallait-il pas fermer les yeux, ou en tout cas les cligner pour voir sans voir. La loi s’en mêla à partir de 2011, autorisant les chercheurs à transgresser pour la bonne cause, les fondamentaux de la bioéthique.

Si on regarde la suite de ce film à l’accéléré, on découvre la multiplication des avancées génétiques et vers 2044, l’apparition des premiers « duplicants ». A l’époque je n’avais que quatre-vingt-sept ans. Certes je n’étais plus un jeune homme mais je me sentais encore en forme et cultivais le style vif, bon vivant et distingué. Je choisissais des vêtements à la mode (il faut soigner l’emballage, comme disait mon grand-père), je continuais à faire du sport et j’écrivais des thrillers. C’était un moyen efficace pour stimuler mes neurones et un prétexte pour fréquenter des amis plus jeunes et ne pas être classé comme un vieux c… Les écrivains échappent à la poussière sociale, à la naphtaline intellectuelle, ils sont hors du temps.

C’est pour cette raison que j’acceptai finalement la « gen-production © » de RC1957, mon duplicant. Il ne faut pas dire naissance ni conception, mais le mot « gen-production © » qui est un label agréé internationalement. Les duplicants n’ont pas non plus de nom ni de prénom. Ce serait délicat, on risquerait de s’y attacher comme à un animal domestique… or leur utilité consiste à nous aider à vivre, à survivre, à vieillir harmonieusement en nous préservant des maladies génétiques et en nous offrant le cas échéant, des pièces de rechange (foie, cœur, yeux, estomac …). On ne les rencontre jamais, c’est interdit. Ils vivent une vie de cobaye et sont paraît-il maintenus dans un état de quiétude et d’altération mentale. Ne connaissant rien du monde, ils n’ont aucun regret. D’ailleurs pensent-ils ?

Mais rien n’est simple. Aujourd’hui, j’ai cent trois ans et grâce à une hygiène de vie stricte et à une alimentation riche en nanoparticules antioxydantes et régénérantes, je suis en parfaite santé et n’ai jamais fait appel à RC1957, à part pour l’ongle de l’index gauche que j’avais coincé dans une portière de voiture et qu’il fallut me changer.

Qu’est devenu mon duplicant ? Pourquoi nous interdit-on de les rencontrer ? On dit qu’ils n’ont pas de cerveau ou en tout cas le minimum de neurones pour assurer les fonctions vitales. Certains bruits courent qu’ils auraient un langage proche des cris d’animaux. Plusieurs associations, spécialement en Angleterre et aux Etats Unis, militent pour leur bien-être. Certains activistes en Suède auraient même réussi à forcer la porte d’une ferme de « gen-production © ». Des images auraient circulé mais peu de gens y ont eu accès.

Minuit le 31 Décembre 2060, je pense à lui, mon double que je ne connaîtrai jamais. Je lève ma flute de champagne à RC1957.

Emmanuel Sallenave