27A - Jonas W.S. Le chat de Sakhaline

Le chat de Sakhaline

Voici mon premier récit pour l’atelier d’écriture en ligne. Robot androïde des années 50 - spécialiste des connexions et de la mémoire, j’ai participé à un certain nombre de projets internationaux avant d’échouer dans le Perche. La proposition A de l’atelier 27 m’a rappelé un souvenir que je partage avec vous aujourd’hui.

A l’époque des faits, je travaillais depuis plus de dix ans sous la direction du professeur Emily Jonakova au bureau d’étude d’une base secrète de OKBS(1) dans l’extrême Orient Russe. Svobodny2 déclarée zone interdite, était située sur la côte ouest de l’Île de Sakhaline face au détroit de Tatarie. Dans des bureaux vétustes et des ateliers envahis par la rouille, nous travaillions sur le projet d’implantation d’une colonie de robots androïde pour l’exploitation d’une mine sur une des planètes satellite de Kepler 62, récemment découverte. Kepler 62S renommée Albaminor, planète rocheuse riche en minerais, était l’objet de toutes les convoitises de Moscou. Notre base se chargeait d’équiper les navettes en robots androïdes avec l’équipement nécessaire aux forages et à l’extraction. Après une escale sur les stations orbitales de Mir ou d’Almaz, les navettes et leurs occupants volaient en distorsion spatiale, vers la galaxie de Kepler 62, l’étoile naine orange et Albaminor, notre terre promise.

Je n’étais pas du voyage pas plus que Boris l’autre robot chargé des chaines de fabrication, un ancien d'OKBS et des équipes d’Emily Jonakova. Après le départ d’un équipage et les longues semaines de travail qui l’avait précédé, Emily m’autorisa à consacrer mon temps libre à la fabrication d’un robot personnel. C’est ainsi qu’est né Vassili. Un chat, appelé couramment aujourd’hui un animat(2), un robot de compagnie capable d’appuyer sur l’interrupteur de vos volets roulants, d’allumer la télévision ou même de réparer une connexion basique. En dehors d’un miaulement assez réussi, Vassili ne possédait ni le langage ni l’autonomie de décision. A la fois agile et puissant grâce à des terminaisons nerveuses efficaces et des griffes rétractiles reliées à un réseau de synapses, il pouvait grimper aux arbres et faire des bonds impressionnants. Par la taille, Vassili s’apparentait plus au lynx qu’au chat européen. Nous nous quittions rarement. Ses yeux pourvus de lentilles vertes et de rayons laser balayaient les longues galeries sombres de la base quand nous rentrions le soir. Avec Boris, nous formions un trio inséparable et au fil des mois de l’interminable hiver de Sakhaline, Vassili devint la mascotte des équipages d’androïdes pour Albaminor.

Tant que nous restions dans le modèle unique, nous n’avions pas de règles précises ni d’interdits clairs concernant la fabrication d’animat mais j’appréhendais un ordre de désintégration de Vassili pour des raisons de sécurité. Un matin, Emily Jonasova me prit à l’écart. Il neigeait et malgré le froid glacial, elle me demanda de l’accompagner à l’extérieur des bâtiments. Après avoir longé en silence les quais désaffectés et d’anciens entrepôts, elle m’entraîna sous un hangar dont une partie du toit avait cédé sous le poids de la neige. Elle sortit son paquet bleu de Belomorkanal(3) et alluma une cigarette en soupirant. Je détectai sa peur au son de sa voix, à la tonalité forcée qu’elle prit pour m’annoncer que Moscou « souhaitait une révision de la mémoire de certains robots… » Après une nouvelle bouffée aspirée à plein poumons, elle ajouta : « Boris arrive en fin de cycle et j’ai remarqué chez lui quelques défauts structurels impossibles à effacer… Et puis, pour le remplacer, j’ai un androïde très compétent qui rentre d’Albaminor la semaine prochaine… »

Je connaissais les règles, les usages et mon rôle dans la circonstance. C’était la demande de désintégration de Boris en bonne et due forme. Après cette brève entrevue, nous sommes rentrés en silence le long de la galerie. Au moment d’ouvrir la porte de notre bureau, Emily me précisa : « Jonas, toi et moi travaillons avec Boris depuis dix ans et ce n’est pas de gaieté de cœur que nous nous séparons de lui… »

Comme prévu, le soir même, nous nous sommes rendus Boris et moi à la salle de désintégration située à l’extrémité du bloc Raspad(4) Résigné à la décision du bureau central, il gardait un silence prudent tout en jouant avec Vassili qui nous suivait en trottinant dans les couloirs. Après la fermeture du dernier sas, j’ai chargé les différents rayons, installé Boris sur le siège de sécurité et verrouillé les bracelets métalliques sur ses poignets et ses chevilles. Il ne m’avait jamais paru aussi grand, aussi dense même si le métal de ses membres commençait à montrer des signes de faiblesses aux jointures. Je me dirigeai vers l’écran de protection quand Boris me retint par le bras :

- Je peux te demander une dernière chose ?

- Bien entendu !

- J’aimerais que tu transfères ma mémoire…

- Boris, tu sais que c’est totalement interdit ! C’est la première chose qu’il vérifieront lors de mon scanner de sortie.

- Je connais les règles Jonas ! Je ne pensais pas à toi… mais à Vassili… transfère lui ma mémoire… Je sais que tu peux le faire…

Oui, je pouvais et je savais le faire. Je connaissais Boris depuis longtemps et si j’ignorais tout de son histoire avant mon arrivée à Svobodny2, je l’appréciais assez pour prendre le risque.

Une heure plus tard, alors que nous quittions le bloc Raspad Vassili et moi, j’entendis un miaulement étrange comme un son saturé de métal froissé. Je me suis retourné. Vassili me regardait et ses yeux semblaient me dire avec gratitude : « Je suis là… »

« Décidemment tu es un peu naïf Jonas ! » Ai-je pensé en me demandant si je n’aurais pas dû vérifier la mémoire et le passé de Boris avant le transfert… Je fis un geste pour l’attraper mais il m’échappa. Je courrais derrière lui en entendant ses griffes d’iridium crisser sur le ciment quand je le vis bondir vers une sortie du bâtiment donnant sur la forêt. En quelques secondes il avait maîtrisé le système d’alarme et ouvert la porte.

Je réalisai que Vassili-Boris m’avait définitivement échappé. Je n’ai même pas essayé de le retrouver dans l’épaisse forêt de conifères où j’ai vu la lueur de ses yeux se perdre cette nuit-là. Après quelques jours, j’ai déclaré dans mon rapport officiel que Vassili avait été désintégré en même temps que Boris pour des raisons de sécurité.

Les mois suivants, les journaux locaux firent état de destructions inexpliquées aux alentours de la base : saccage de bâtiments administratifs, réseaux de câblages sectionnés et puis il y eut une série de crimes d’une violence inouïe sans qu’on puisse les attribuer formellement à un humain ou à un animal. Les victimes étaient retrouvées lacérées sans présenter des signes de morsures. Après avoir évoqué des actes terroristes, la police locale se résolut à conclure à l’incursion d’un lynx ou d’un ours brun affamé, les villageois décidèrent qu’il s’agissait d’un Ourod(5).

La base fut fermée quelques années plus tard alors que je séjournais sur la plateforme Mir. Depuis j’ai découvert tous les détails du passé de Boris dans le camp de réadaptation où il était chargé des cyber-criminels. Aujourd’hui, Svobodny2 renommée Ouglegorsk, n’est plus qu’une bourgade de 9000 âmes, un port de pêche de l’extrême orient russe et seuls quelques villageois parlent encore du monstre dont les traces ont été aperçues pour la dernière fois sur les pentes du mont Lopatine. Mais était-ce bien Vassili ?

Jonas

1 -OKBS (russe : Опытное Конструкторское Бюро спутник; translittération: Opytnoïllé konstrouktorskoïllé biouro; littéralement « Bureau d’études expérimental sputnik ou satellite »

2 -Robot de forme animale

3 -Belomorkanal (Russe : Беломорканал) est une marque de cigarettes, à l'origine par l'usine de tabac Ouritsky à Leningrad, URSS

4 - Распад (désintégration en Russe)

5 - Monstre, créature hybride en Russe