27A - Marie- France de M - Pheromon box

Pheromon Box

La renommée de Caroline Petitbras dépassait très largement les frontières de la silicone Valley d’Argentan Les Bas Bleus : en effet, elle était considérée comme le meilleur ingénieur parmi les 50 bonshommes qui se creusaient les méninges à la firme, baptisée Happinez. Les Bonjour des uns et des autres témoignaient toujours d’un respect indubitable à son égard au point de l’appeler par son nom de famille. Comme s’il s’agissait d’un homme ! Et nul ne s’avisait de remettre en doute la moindre de ses trouvailles.

Aujourd’hui, la société Happinez bruissait d’une agitation inhabituelle. Petitbras allait présenter dans dix minutes sa dernière invention… Soudain, elle s’avança sur une petite estrade dédiée à la communication de l’entreprise, drapée dans une écharpe en lamé or. Les cadres d’Happinez cultivaient le goût du sensationnel… Avec sa modestie habituelle, Petitbras alla droit au but en exhibant un boitier en acier, de la taille d’une boite d’allumettes :

- J’aimerai vous présenter ma dernière création, la boite aux phéromones, dédiée uniquement aux êtres humains ! Si les connaissances concernant les phéromones animales sont très avancées, en revanche, il s’agit d’un sujet très controversé s’agissant de l’espèce humaine. Laissez-moi vous rappeler la définition de ce mot : il vient des racines grecques pherein, « transporter » et hormon, « exciter ». Ainsi, les odeurs, les parfums ou phéromones influencent les émotions et les comportements tout en apportant une modification biologique.

La grassouillette Madame Poppet, deuxième femme ingénieur de la firme, manifestement excitée par les paroles de sa collègue et néanmoins rivale, prit d’emblée le dessus sur les hommes. A sa question, « Quel est l’intérêt de cette découverte pour les humains ? », la chercheuse expliqua très simplement le but de cet objet apparemment si ordinaire :

- Le confinement que nous venons de vivre, a fait tellement se replier les êtres sur eux-mêmes qu’aujourd’hui, ceux-ci ne savent plus aimer, et s’apprécier … En un mot, ils ont du mal à se souffrir, ils ne peuvent plus « se sentir » (Le langage populaire exprime avec exactitude nombre de ressentis), au point d’avoir désappris à s’intéresser aux autres. Et pour cause, les humains se sont progressivement desséchés car leurs corps ne sécrètent plus de phéromones. Ils sont devenus totalement aveugles à la Vie avec un V majuscule. Finie l’envie de procréer, de faire l’amour, de caresser ceux que l’on aime…

Partageant le même constat, les chercheurs et les scientifiques présents hochèrent la tête en signe d’acquiescement : hommes et femmes s’étaient renfermés sur eux-mêmes depuis des lustres, tels des boites de conserves à jamais figées. L’humanité commençait à dépérir, il fallait innover. Les chiffres corroboraient les dires de Petitbras : les mairies n’enregistraient plus de naissance depuis dix ans. En revanche, les pompes funèbres ne cessaient d’enterrer et d’incinérer. A ce rythme, dans mille ans, la terre redeviendrait vierge de tout humain :

- Il est fondamental de booster les phéromones pour faire revenir le désir Vital en chacun de nous… Les produits cosmétiques comme les parfums se révèlent extrêmement insuffisants, voire peut-être nuisibles ! Il semblerait tout en observant beaucoup de prudence que Pheromon Box arrive à point nommé pour rendre l’humanité à nouveau vivante, conclut Petitbras, pénétrée par ses dire, comme à chaque fois.

La firme fit alors circuler la boite aux phéromones parmi ses membres. Un courant de sympathie s’établit presqu’instantanément comme si se créait un courant électro magnétique réveillant chacun. Petitbras remarqua une montée sensible de la chaleur humaine : hommes et femmes recommençaient, timidement certes, à s’intéresser les uns aux autres : ils se parlaient et se souriaient, allant même jusqu’à se serrer la main. La libido commençait-elle à se réveiller ? Hélas, parmi les auditeurs présents, se trouvait un sacripant qui avait eu le temps de sortir sa calculette neuronale. Si Chaïtan réussissait à dérober la boite magique, il deviendrait tellement plus riche que Jeff Bezos et Elon Musk… Son avidité le fit vaciller sur ses fondations. Il allait réfléchir à un plan lui permettant de s’emparer de la Pheromon Box. Evidemment, la firme Happinez avait prévu un coffre-fort pour protéger les inventions de ses ingénieurs. Mais Petitbras n’avait pas prévu l’action permanente qu’exerçait dorénavant la petite boite. Même à l’abri dans un coffre-fort ultra protégé, ses phéromones, efficaces vibrations corpusculaires et ondulatoires, continuaient à agir très puissamment… Elles se propageaient à l’allure d’un missile nord-coréen ! Tous les travailleurs de la firme se sentaient renaître, transportés par un désir sensuel et sexuel inattendu, surnommé « péché » dans diverses religions, qui ne demandait qu’à s’exprimer ! Chaque matin, dès leur arrivée à la firme, ils se précipitaient au pied du coffre-fort pour faire le plein de ces vibrations si salutaires… Rapidement, la plupart d’entre se sentit investis d’une mission de gardiens et se mit à vouloir s’endormir le soir au pied du coffre-fort. Cheïtan mesura la dangerosité de son larcin : ce n’était pas encore demain qu’il roulerait en Mercedes et mangerait du caviar à s’en dégoûter…

Quant à Petitbras, elle ne pouvait que constater la réussite de la Pheromon Box. C’était difficile de rencontrer un physique plus ingrat que le sien et pourtant, depuis l’apparition de la petite boite, les hommages masculins l’assaillaient en permanence, l’empêchant de travailler. Mais elle aussi se sentait traversée par des courants de désir quasi insurmontables. Que faire ?

Après quelques nuits d’intenses cogitations suivies de céphalées redoutables, Petitbras décida de sortir la boite magique du coffre sous prétexte d’y apporter d’utiles modifications. Toujours aux aguets, Cheïtan la suivit, lui déroba l’objet au milieu de la cour et fonça vers sa voiture, bien décidé à exploiter son trésor. Hélas, trois fois hélas, une colonie d’abeilles alertées par l’intensité des saveurs nouvelles s’échappant de la Pheromon Box, exécuta un piqué vers le criminel, sous l’œil effaré de sa créatrice. Transpercé de milliers de dards, l’homme, dans les minutes suivantes, mourut dans d’atroces souffrances. Exhorté par sa reine, l’essaim réussit à soulever la petite boite jugée beaucoup plus utile aux insectes qu’aux hommes mais ne réussit pas à franchir la rivière : les abeilles, épuisées, laissèrent tomber leur rapine au fond de l’eau… Phéromon Box profita ainsi aux poissons qui connurent alors des moments d’extase.

Et Petitbras de penser que Pheromon Box avait montré son aspect gagnant mais aussi l’inverse. En semant la révolution, cette découverte avait également signé son propre arrêt de mort…

Heureusement, cette ingénieure en chef avait suffisamment d’imagination pour inventer beaucoup mieux et se remit allégrement au travail dans une entreprise, retombée à nouveau dans l’indifférence la plus totale.

Marie-France de Monneron