27A - Véronique M - Regrets éternels

REGRETS ETERNELS

Vraiment, le monde actuel ne me convient pas. Aussi, depuis que j’ai 10 ans, je passe le plus clair de mon temps enfermé dans ma chambre, au grand dam de ma mère qui se désespère de mon manque de liens sociaux. Mais je ne suis pas seul, mon ordinateur est mon ami et mon allié. Je suis chercheur, ce qui veut dire que je passe tout mon temps à chercher! Quoi? Je ne sais mais une frénésie d’idées baroques traversent mon esprit et, il faut bien l’avouer, souvent tombent dans l’oubli. D’ailleurs, je ne sais quoi inventer, je sais juste que je cherche à créer un monde où un peu de douceur et de plaisir puisse animer ma triste existence. Je parle peu et on m’a diagnostiqué un «autisme Asperger»! Il paraît que c’est une forme grave qui me coupe de relations avec mes congénères. Il faut dire que mes parents ont tout essayé, scanners, stimulations électriques, participation à des expériences de tout genre, et bien tout cela a fait un grand flop et à part les maths et la physique où je suis imbattable, je suis nul en classe. Je suis devenu la risée de l’école depuis qu’ils m’ont vu tourner sur moi-même et pousser des cris hors norme. Cela m’a peiné d’être rejeté et à la fois, j’en suis heureux car cela m’a permis de sortir du système scolaire et de n’aller que deux fois par semaine dans un Centre de Jour où je ne sais pas bien ce que je dois y faire. Alors, seul dans mon coin, j’expérimente des formules auxquels les soignants ne comprennent rien et parfois même moi non plus. Mais j’ai ainsi la paix et je réfléchis dans ma tête à tout ce potentiel qui me rapproche des étoiles et du cosmos. Ah, bien sûr, je ne sais pas par quel bout prendre les choses mais je suis confiant, j’ai tout mon temps!….

Ma chambre est un vrai champ de bataille, sur les murs du papier scotché avec des choses incompréhensibles, des montagnes de brouillons dont la poubelle déborde et un labyrinthe d’écritures qui se suivent et qu’il est interdit de bouger. J’ai réussi à négocier avec ma mère qu’elle puisse entrer une fois par semaine pour enlever ce qui m’est inutile et faire un peu de ménage; je prends bien soin de trier et de déposer dans un grand container à l’entrée de ma chambre ce qu’il faut jeter. Auparavant, et parallèlement, j’enregistre dans mon ordinateur tout ce que je veux garder. Ma mère est sans doute la seule personne qui me comprend sans me dire grand-chose, j’ai le sentiment que nous nous parlons hors les mots, qu’elle sait quand je suis mal et qu’elle m’entoure de ses bras protecteurs; mon père j’en ai peur et je crois qu’il a aussi un peu peur de moi car il ne se reconnaît en rien dans ma personne! Pour lui, je suis un extra-terrestre et je pense qu’il a raison!

Le temps a passé et j’ai maintenant 19 ans; voilà une petite dizaine d’années qu’un embryon d’idée germe dans mon esprit. Je me suis mis dans la tête de fabriquer un personnage grandeur nature, c’est à dire presque à ma hauteur et d’en faire un ami qui pourrait me sortir de mon univers étriqué. Car je trouve que depuis cette dizaine d’années, alors que ma maturité sexuelle, après m’avoir terrifiée, puis troublée, me donne envie de rencontrer des êtres humains, filles ou garçons avec qui je puisse échanger quelques idées ….et plus si affinités.

Bien sûr, internet explique par le menu le changement dans le corps humain après l’adolescence et les plaisirs qu’on peut trouver avec un ou une autre qui, bien sûr serait consentant! Car moi qui ai horreur d’être soumis, il n’est pas question que je fasse vivre à quelqu’un d’autre ce que je ne veux pas pour moi-même. Alors, j’ai repris, toujours sur internet, des études de chimie et cela fait quatre ans que je travaille sur la matière et la façon de la créer. Ma mère est heureuse depuis car je cours les magasins de produits spécialisés avec elle, et je vais même dans les magasins de tissu, de bricolage, de matières plastique et acier, tout un échantillonnages de matériaux dont j’ai besoin pour réaliser mon projet. Bien sûr, maman est à des années lumières de comprendre ce que j’ai comme idée, mais elle dit à mon père que je commence à sortir, à m’intéresser au monde et que probablement, je vais m’intégrer à la société et devenir -comme les autres-! Si elle savait à quel point je ne veux pas devenir comme mon voisin, bien gentil, certes, mais d’un QI limité qui lui permet certes d’être en lien mais penser par lui-même est pour lui une difficulté majeure. Lorsque j’accepte de passer une ou deux heures avec lui, je me rends compte que ses idées sont un amalgame de ce qu’il a entendu et qu’il valide comme étant la vérité.

Pour mon anniversaire, j’ai dit à mes parents que j’aimerais comme cadeau un poste à souder, ce à quoi ils ont consenti avec plaisir. Une fois, descendant l’escalier sans bruit, j’ai entendu mon père dire à ma mère:

-Eric est en train d’évoluer, il commence à se rendre compte que sa chambre n’est plus le seul lieu où il est bien, il s’intéresse à une foultitude d’objets du monde et ce monde, il commence à accepter d’y entrer. J’en suis bien aise et cette inquiétude que j’avais pour son avenir diminue .

-Tu as raison, mon chéri, demain, nous allons chez Bouchara pour choisir des tissus; je dois dire que je ne comprends pas bien ce à quoi ça va lui servir mais lui qui était phobique des foules, il accepte de s’y trouver sans se mettre à hurler.

Je réprime un sourire en remontant l’escalier mais à la fois, je suis satisfait que les litanies dont ils m’abreuvent régulièrement sur mes refus de sortir de la maison laissent tomber l’angoisse que je sens dans leurs propos!

Pendant 5 ans, je travaille sans me laisser distraire par des envies de créations qui tombent à l’eau faute de progrès suffisants de la physique-chimie et aussi sans doute par mon intelligence imparfaite et angoissée. Mais aussi, combien de fois ai-je laissé tombé un projet en bonne voie parce que j’en ais entrevu les risques; c’est inhérent à toute invention; cela peut être pour le meilleur mais aussi pour le pire!

Avec mes formules de chimie et tous les ingrédients nécessaires à la réalisation de ce que je pensais être un objet hors norme, je coule dans un moule assez gigantesque ce liquide visqueux qui est censé avoir la douceur de la peau, son élasticité et à la fois, la force nécessaire pour que ce produit perdure dans le temps.

Je m’y reprend à dix fois mais, le liquide séché correspond à mes attentes, le moule peut être retiré et un petit bonhomme haut comme trois pommes apparaît. Quelle merveille ! Bien sûr, je n’en suis qu’au début, il faut reproduire des yeux qui ne soient pas fixes, ouf, je crois que ce n’est pas si mal. La bouche est encore un peu rigide, mais avec quelques améliorations, il me semble que cela devrait pouvoir représenter un petit frère qui arrimé à ma main, pourrait exécuter tout ce dont j’ai envie sans pouvoir le faire. Je m’endors heureux, ma main accrochée à la sienne et rêve des mille choses que nous allons accomplir tous les deux.

Dès le lendemain, nous partons dans le quartier pour que je vois si son pas s’accorde avec le mien; je ne me suis pas trompé, on dirait un pas cadencé ! Il est beaucoup plus petit que moi, on dirait des frères. C’est une très bonne nouvelle pour moi, à part que je suis obligé de lui tenir la main, car nous sommes liés par les dix doigts de la main. Je lui donne vie et lui me donne envie des autres, bel échange je trouve !

Au début, c’est à dire pendant trois mois, ce fut une vie délicieuse, emplie de projets communs, puis, après cette -lune de miel-, je sens que nous ne sommes plus au diapason. J’ai des problèmes de relations avec lui. Je suis tout à fait sensible et capable de me rendre compte de ces choses-là!

Avant, il ne pouvait lâcher ma main, sous peine de se retrouver amorphe; cela a l’air d’avoir un peu changé, il bouge un peu sans le contact de ma main et je prends grand soin qu’il ne s’en aperçoive pas et puis, dans sa tête, je sens qu’il est loin de moi, peu délicat, voire un peu pervers et peu à peu, ces travers augmentent. Le petit voisin le traita de nabot, et bien bizarrement il eut une pleurésie et mourut 2 jours plus tard. Ce n’est que rétrospectivement que j’analyse les événements. A deux rues de chez moi, habite une famille qui a une fille extrêmement belle et je suis attiré par elle. Mes parents la connaissent, ce qui facilite cette envie de faire une promenade avec elle. Alors, je dis à Criket, c’est comme cela que je l’ai baptisé, je lui dis que nous allons nous promener avec elle, si bien sûr cela lui sied. Même s’il est peu expressif, je sens son œil mauvais, irrité par l’intérêt que je porte à cette jeune fille. Elle accepte cette balade et nous sommes bien tous les trois, enfin surtout la jeune fille et moi; tout me paraît magique, le vent dans les arbres, le soleil qui nous fait de l’oeil, la campagne florissante et le chant des oiseaux que je n’avais jamais entendu comme cela dans le passé. Je rentre chez moi la tête dans les étoiles. Deux jours plus tard, elle se fait percuter par une voiture et meurt sur le champ; Je pleure tous les jours et je délaisse Criket qui me regarde maintenant d’un œil mauvais; A cet instant, j’en suis sûr, il n’est pas pour rien dans ces deux catastrophes ! Ma suspicion devient une certitude le jour où, passant à table avec mes parents, son pied s’interpose sur le passage de mon père. Celui-ci, se tapant la tête sur l’angle de la table eut une fracture du crâne, ce qui lui occasionna de grands troubles de la communication. De ce jour, mes relations avec mon père deviennent émouvantes. Il me prend dans ses bras et pleure. Il devient un peu comme moi, incapable de parler mais ressentant avec acuité toutes les émotions.

Alors, même si je n’en montre rien à Criket, je ne le considère plus comme mon ami.

Ainsi, l’être que j’ai créé est capable des pires actions!.... Le soir, lorsque j’éteins la lumière, je fais le bilan de ce qui arrive: j’ai créé un être qui est censé m’aider et être mon ami; et je découvre quelqu’un qui est tout l’opposé de moi ! Ai-je inventé quelqu’un qui porte mes mauvais instincts, la jalousie, la tromperie, la méchanceté, l’envie et pourquoi pas la haine! Ainsi, j’ai à côté de moi la mauvaise moitié de ma personne! Et c’est ma créature, qui m’échappe mais peut-être me révèle à moi-même. Comment se sortir de cette situation? Car je sens bien que nous faisons tandem même s’il me fait horreur!

Alors, j’ourdis un plan aussi machiavélique que Criket et je décide d’aller non loin de chez moi, à Etretat, près des falaises. Je prends mon cerf-volant et lui dis que nous allons le faire voler. Ma décision est prise; je ne peux laisser Criket dominer ma vie et surtout attenter à la vie des autres! C’est donc la mort dans l’âme qu’arrivé sur la falaise, j’avance jusqu’au bord et prenant mon envol, j’entraîne Criket dans ce dernier vol, bien accroché à ma main même s’il essaie de résister à cette fin qu’il entrevoit.

Mes parents extrêmement malheureux, crurent à un accident mais je fus enterré seul, Criket au bout d’un an n’existe plus, mangé par les crabes et la marée.

VERONIQUE KANGIZER JANVIER 2021