27C - Françoise L. Le petit chapeau

Le petit chapeau

Hier, le 31 décembre 2020, je me suis endormie, à minuit précisément. Ce matin, une voix stridente me réveille résonnant dans tout mon crâne: « Bonne Année 2050, Madame Dezelle, il faut vous lever ». Comment ? Ce n’est pas possible, 2020 c’était hier ! Que s’est il passé ? J’ouvre les yeux et les referme immédiatement, aveuglée par une blancheur étincelante. Je suis seule dans la pièce. Qui donc m’a réveillé ? Je me lève, stupéfaite, c’est bien ma chambre mais je ne la reconnais pas : les murs sont blancs, le lit, la porte, l’embrasure des fenêtres, tout est blanc laqué, écrasé par deux éblouissants néons. Mes meubles sont à leur place : le lit, la table de chevet, un peu plus loin le fauteuil où j’aime lire. Bizarre, il y règne une odeur de peinture fraîche, les draps respirent l’hôpital et les rideaux sont tristement uniformes. Où suis-je ? Combien de temps ai-je dormi ?

La même voix impersonnelle me répond : « Vous êtes au foyer de personnes âgées, Bella donna. Vous avez dormi très longtemps. »Les pensées m’assaillent : Très longtemps certes, en une nuit me voilà vieillie de trente ans ! Belladone, drôle de nom pour une maison de retraite, cela ne présage rien de bon ! Et pourquoi 2050 ? Impérieuse, la voix poursuit : « Levez vous, habillez vous, votre petit déjeuner est servi sur la table » D’où sort elle cette voix ? Je cherche en vain un haut-parleur, des micros. Une communication neuronale qui capte mes pensées ? Je frissonne d’effroi et me dirige vers la petite table blanche. On y a posé un verre en carton, une carafe d’eau et trois pilules blanches, une grosse et deux autres plus petites, ainsi qu’une notice à mon nom. J’hésite, je mets la première pastille dans le verre et y rajoute de l’eau. Cela pétille. Je goute une gorgée, ce breuvage inodore est chaud, un ersatz de café. Je glisse les deux autres comprimés sous ma langue. Immédiatement ma bouche se remplit d’une sorte de chewing-gum, non c’est du pain mou recouvert d’une vague saveur de confiture de fraise. Tout cela est fade et frustrant. Après m’être habillée, je m’assieds dans le fauteuil. Au dehors, le paysage est terne, sans relief, comme recouvert d’une neige artificielle.

Plongée dans d’amères réflexions, je n’entends pas la porte s’ouvrir. Un jeune homme en blouse blanche, apparaît, d’une voix blanche il m’invite à le suivre pour un bilan médical. Je marche derrière lui, il avance d’un pas mécanique. Au bout d’un couloir, j’aperçois une espèce de cellule ovoïde blanchâtre, le jeune homme m’y installe. En un éclair, mille et un capteurs m’effleurent, me touchent, pénètrent dans mes orifices. Au bout de quelques minutes, une voix de robot énumère une série de chiffres et de constantes : tour de tête, de poitrine, de bassin, longueur de mes jambes et de mon nez, couleur de la langue, des selles et des urines, fond d’œil, tension artérielle, fréquence cardiaque et pouls artériels, enfin indice de masse corporelle. Dans un dernier soubresaut la voix claironne mon numéro de sécurité sociale, comme un matricule. C’est fini. Le jeune automate me ramène dans ma chambre. En me quittant il m’annonce la visite prochaine du médecin référent. Epuisée par tant de blancheur, je m’assoupis. Quelques instants plus tard, une autre voix me réveille, celle-ci m’est douce et familière: « Je suis Alicia votre petite-nièce. Je suis médecin comme ma mère. Nous te cherchons depuis plusieurs mois. » Elle prend ma main dans la sienne et les pose délicatement contre son cœur.

Aussitôt un lien télépathique se noue, je comprends instantanément la situation : Depuis 2020, les pandémies se sont succédé les unes après les autres. Un quart de la population mondiale a été décimé, principalement les personnes vulnérables. La peur s’est installée partout, chacun s’est enfermé, restant toute la journée devant des écrans et se faisant livrer l’essentiel, ignorant son voisin. Tout esprit de culture est prohibé, les livres ont été jetés au rebut, le spectacle vivant a disparu. L’OMS règne sur toute la planète, ordonnant des années entières de confinement, interdisant aux non vaccinés de sortir sans combinaison de protection, faisant taire les voix dissidentes. Le Parlement Européen après de longues concertations, a proposé une mise en sommeil obligatoire pour tous les citoyens âgés de plus de 65 ans. Cette mesure a été votée pour dix ans, tacitement renouvelable. J’interromps Alicia : pourquoi tout ce blanc ? Elle poursuit : Il y a trois ans, un chercheur a découvert que les nouvelles souches de virus ont un tropisme électif pour les couleurs. Très rapidement le Lancet a publié un article confirmant l’effet stimulant des couleurs sur la croissance virale et démontrant le résultat inhibiteur du blanc. Depuis le blanc est vivement conseillé, seul autorisé. Avec cette mesure, effectivement les épidémies ont disparu peu à peu, même si rien n’a été prouvé. Les opérations de sommeil forcé ont cessé. L’humanité a crié au miracle appelant cela l’immaculée guérison. A Lourdes, les pèlerins ont afflués nuit et jour envahissant la grotte de la vierge, ses apparitions se sont multipliées. Divers prophètes s’en sont emparés, les saints hommes ont porté aux nues, les vertus de la pureté et de l’innocence pour le salut de l’humanité et la préservation de la planète. Nos dirigeants ont interdit définitivement toute couleur. Plusieurs études contestant cette hypothèse ont été publiées par un collège international de scientifiques. La rigueur de leur méthodologie a été reconnue mais personne n’a voulu les entendre. Les citoyens qui s’opposaient à cette uniformisation irrationnelle, ont été dénoncés et pourchassés comme rénégats.Ce fut une grande chasse aux sorcières. Ils ont dû prendre le maquis en quelque sorte, créant des colonies autonomes, proches de la nature.

Alicia baise tendrement ma main et la repose sur mes genoux. « Maintenant je dois partir » dit-elle, un dernier mot : « Pour nous rejoindre, n’oublie pas de te couvrir et suis les couleurs. » Dès le départ d’Alicia, je scrute les murs et aperçois dans un coin un éclat de peinture. Je le gratte, et découvre en dessous, un vieux papier, fleuri de myosotis. Dehors, les roses de Noel se devinent sous la neige, un peu plus loin le jasmin d’hiver brille d’un beau jaune sous la lune. Je m’endors paisible.

Demain de bon matin je mettrai mon petit chapeau vert, en chemin je cueillerai un bouquet.

Françoise L.