28 - Valérie W - A sur tous les tons

28 – A sur tous les tons

Au début de cette nuit pas comme les autres, trois coups sourds se font entendre.

Le bruit vient à coup sûr de la salle d’opération juste à côté de l’entrée de l’hôpital. Effrayée, une souris égarée traverse le hall en direction de la sortie et se cogne aux vitres bloquées de l’ouverture - en principe - automatique. Sur la porte des urgences, occultée par du papier d’examen, on peut lire : « urgences déviées sur l’hôpital d’A… » écrit au gros feutre noir.

Le petit animal légèrement assommé revient vers la salle de repos. Y prospèrent les miettes des gâteaux secs dévorés par des aides-soignantes luttant contre le sommeil. Tiens ! Mais où sont-elles donc ? Les couloirs semblent vides. Les chambres plongées dans la pénombre attendent-elles le retour de patients disparus ? Sur le sol du vestiaire du pôle chirurgie, serrés les uns contre les autres, médecins comme infirmiers ronflent sans bruit, à peine éclairés par une pâle veilleuse fichée sur le mur d’entrée.

Encore trois coups en provenance du bloc opératoire. Au rythme bien plus lent. Une intervention en chirurgie, à cette heure ? Les plafonniers grands comme des soucoupes volantes illuminent le centre vide de la pièce bordée par des rideaux arrangés en cercle. Derrière eux, des rires retenus, quelques plaintes vite étouffées. Une sorte de Monsieur Loyal soudainement apparu brandit un pied à perfusion et l’élève vers le plafond.

Coup d’envoi aseptisé. Ouverture du sas. Entrent quatre hommes porteurs d’un brancard décoré de guirlandes de trocarts. Sur la couche, repose le corps alangui d’une femme sans âge. La tête appuyée sur la main de son bras droit replié. Les yeux mi-clos, tout en s’éventant avec une feuille de température pliée en éventail, elle se laisse conduire vers le centre, vers la lumière. Des applaudissements furtifs accompagnent ce déplacement proprement royal. Avec délicatesse, les portefaix déposent le brancard sur ses roues, s’inclinent vers leur éphémère souveraine et vont se poster devant les rideaux. Une casaque verte « empruntée » aux chirurgiens dissimule mal la nudité de leur dos et de leurs fesses. Les porteurs se sont placés de manière régulière en alternance avec des appareils de monitoring dont les bips décalés forment un adagio syncopé. La piste se met en place pour une étoile !

Au centre de la pièce, la femme s’est couchée sur le dos. Son visage aux traits purs, magnifié par les bandelettes entourant son crâne, cloue son regard au plafond pour suivre les festons de tubulures, les spirales de papier toilette, les bouquets de clamps disposés sur des bassins translucides. Autour d’elle viennent se placer progressivement hommes, femmes et enfants surgis là, pour qui ? pour quoi ? Shootés à l’oxygène, leurs visages hilares tourbillonnent.

Chaos de chairs nues parés de bleu de méthylène, du jaune de bétadine, de rouge mercurochrome. Et ce vert d’iode ? Certains ont souligné leurs cicatrices de lignes de pilules blanches. Partout sur les corps en déshérence, des champs de gélules translucides, des colliers de suppositoires opalescents, des plans de cachets blancs, des plaques recomposées de comprimés de toutes les formes collées à la vaseline sur les peaux multicolores. Cette troupe de maoris réinventés entourent la femme dans un long mouvement circulaire, rythmé par l’assonance des électrocardiogrammes. Ceux-là peuvent sourire, certaines vont même jusqu’à rire ! Le bonheur, ça doit être là, maintenant. Sans réfléchir. Suivre le pas. Attirer celle qui suit. Les enfants sautillent au ralenti, libérés de leurs casques de chimio. Un œil sur leurs crânes lisses décorés de spirales énigmatiques, chaque convive ajoute à leur danse nonchalante une bonne part de rêve cosmique. A défaut de ce temps qui manquera, fatalement, un jour plus ou moins proche.

Que boire ? De l’eau gazéifiée à l’Alka-Seltzer ? Des gourdes de liquides sucrés ? En tous cas, de l’effervescence déborde des gobelets à usage unique. Encore un pas, un saut de puce, une pirouette sur une béquille autour du brancard. Les porteurs impassibles, les bras croisés, veillent sur la folie, les mouvements désordonnés, toujours dirigés vers l’intérieur. Et ça tourne toujours. Un enfant s’éclipse derrière les rideaux pour s’alléger le fondement. Une vieille dame édentée soulage dans un haricot, le contenu d’un estomac trop fragile. Pour mieux revenir vers le groupe, pour rejoindre de toutes leurs forces si faibles la tribu des abandonnés, resserrés, entrelacés, emmêlés, aimés quand même. Ce moment-là où l’année meurt pour en laisser une autre surgir. Toute neuve. Avec son cortège d’espoirs mal compris.

Sur le brancard, la femme s’est redressée. Après un effort surhumain, elle lance d’une voix forte : « So bist du meine Tochter nimmermehr…» et des perles irréelles, des A sur tous les tons surfent sur l’air, Reine de sa nuit. Est-ce que ça s’entend à l’autre bout de l’univers ? Au bout de l’aria, le groupe lance des cris sauvages et change de sens. S’enroule dans des bandes Velpeau. Enfants, femmes, hommes. Valides. Les Invalides forment un monument entre deux haies de perfusions pour capter la faible lumière des courbes cardiaques. Dans les bandelettes du crâne royal, un petit coquelicot rouge sang s’agrandit.

Tout à coup, les murmures s’arrêtent. Sur la couche impériale, le corps en arc se tend vers l’infini. Dans un relâchement doux repose la monarque vaincue. Inerte, son âme abdique et entame son passage vers l’au-delà. La troupe s’avance vers elle, la couvre de leurs membres malhabiles. Puis l’amalgame se délite et se répand en individus courbés appelés par les couloirs des bâtiments désertés. Les chambres vides les avalent, les braves guerriers des ténèbres, ceux qui ont défiés le temps pour un instant.

L’aube éclaire le vol d’un freux. Une sirène, des feux clignotants précèdent l’arrivée d’une ambulance. Une infirmière rajuste sa coiffe, une aide-soignante sort son stylo 4 couleurs. Nouvelle journée sans fin aux urgences.

Les portes coulissantes s’ouvrent, la jeune souris en profite pour se lancer dans le monde.