28B - Laurent - Le ballon rose

Il a sonné. La porte s’est ouverte sur un espace bruyant encombré de garçons et de filles. Il n’en avait jamais vu autant qui ne soient pas alignés comme dans la classe. Il est entré, a tendu son cadeau à sa jeune hôtesse, s’est avancé vers le brouhaha, a remarqué les ballons multicolores collés au plafond. Il a cherché d’autres visages familiers, s’est approché d’un petit groupe plutôt calme. Il n’a pas eu le temps de dire bonjour : un air de rock a retenti et les conversations ont cessé. La plupart des invités se sont mis à gesticuler autour de lui. Il n’en a pas ressenti l’envie. Il s’est assis sur le banc, les mains sous les cuisses, et a regardé les corps s’agiter devant lui, gêné par tant d’exhibitions de soi-même. Au centre de la pièce, trois garçons ont semblé rivaliser d’audace chorégraphique pour attirer le regard des filles. Il n’aurait jamais osé faire de même et enviait leur aisance, leur sourire, leur assurance. L’hôtesse s’est approchée de lui. S’il voulait une part de gâteau ? Oui, il voulait bien. Ses mains ont quitté leur cachette et ont saisi l’assiette et la cuillère tendues. Il a quitté des yeux le centre de la pièce et s’est concentré sur le cake au chocolat. Il a consciencieusement entamé sa part, cuillerée après cuillerée, en tâchant de ne pas faire tomber de miettes au sol. La musique s’est arrêtée. Les danseurs ont repris leur apparence normale et se sont dirigés vers la table aux desserts. Les gobelets ont valsé à leur tour. Un garçon inconnu au visage rougeaud, habillé d’un chandail couleur cerise s’est assis près de lui sur le banc, une main pleine de bonbons, l’autre, d’un énorme morceau de cake. Il a regardé la bouche du garçon rouge engouffrer d’énormes bouchées de gâteau sans s’occuper des miettes qui dévalaient son pull jusqu’au sol. Un air de musique plus doux s’est alors posé sur l’assistance. Il a vu les danseurs rejoindre lentement le centre de la pièce et commencer à se balancer par couples, plus ou moins serrés. Il a plongé à nouveau les yeux dans son assiette. Après la dernière bouchée, il lui faudrait être occupé à autre chose pour éviter d’avoir à subir le spectacle d’une scène dont il sentait ne pouvoir être acteur. Comment ramasser le dernier morceau le plus lentement possible ? Feindre la maladresse pour faire durer la chose lui a paru la meilleure façon de procéder. Sa cuiller a commencé à tourner et tourner autour sans succès quand il a senti une forme se planter debout face à lui. Il a levé les yeux sur la fille au pull à col roulé, assez timide pour rester muette, assez courageuse pour l’inviter sans un mot à danser. Le rouge aux joues, il a dit non merci, il n’a pas fini son gâteau. Le col roulé a tourné les talons pour rejoindre deux autres paires de couettes. Il a senti leurs regards réprobateurs se poser sur lui. Il a maintenant terminé sa part et cherche de nouveau à s’occuper. Un camarade l’aperçoit et le rejoint, "tiens t’es là aussi ? J’aurais pas cru..." puis repart, happé par deux autres invités qui tiennent à lui raconter leur dernière blague. Il est seul sur son banc. Près de lui, dans un coin de la pièce, impuissant à s’élever dans les airs comme les autres, gît un ballon rose.