28A - Anne P. - Le goût de la fête

Le thème ‘’Le goût de la fête ‘’ proposé dans le cadre de notre atelier d’écriture me déroute et me laisse sans inspiration. Car en ces heures, tout mon être refuse de penser à des réjouissances et à évoquer des moments heureux… L’inquiétude et la peine enserrent mon cœur d’un voile de tristesse. Difficile de s’en abstraire et de s’envoler vers des pensées lumineuses.

Mes réflexions m’amènent à constater que nos ressentis sur la vie fourmillent de contrastes !

Hier, une journée enlisée sous la brume et une pluie fine, l’humidité nous environnait et nous transperçait ! Un seul désir nous habitait : se réfugier au coin d’un feu ! Aujourd’hui, un ciel d’azur flamboyant parcouru de quelques nuages qui virevoltent et s’évanouissent. Bienfait ressenti d’une promenade en forêt, en agréable compagnie. Le soleil joue à cache-cache entre les troncs des arbres dépouillés de leurs chevelures, le feuillage doré des fougères forme un tapis mordoré. Douceur apaisante des rayons du soleil qui pénètrent mes cellules.

Ne gagne-t-on pas à accueillir avec reconnaissance les moments de bonheur et à accepter les peines inhérentes à la vie !

La sagesse m’amène à reconsidérer mon état d’esprit et à me replonger dans le terrier de mes souvenirs.

De ma mémoire émerge avec mélancolie et attendrissement, le premier Noël dans notre chalet au Praz de Chamonix.

J’avais douze ans, mon plus jeune frère un an de moins. Après un été dans cet habitat dont la construction venait de se terminer, joie d’y passer un premier Noël ! Bien d’autres suivront sans ce parfum d’exception !

Petite déception, à notre arrivée pour ces vacances : absence de neige. Mes parents nous rassurèrent, de fortes chutes de neige s’annonçaient.

En pénétrant dans le chalet une douce chaleur nous accueillit, immédiatement des senteurs boisées envahirent nos narines. Bonheur de retrouver ma chambre au ton de miel : mon refuge aimé. Dès mon plus jeune âge, j’ai toujours été très sensible à l’atmosphère d’un lieu !

Effectivement le matin suivant, à l’ouverture des volets, un tapis blanc immaculé s’étendait à perte de vue. Seuls émergeaient quelques arbustes dont les branchages s’affaissaient sous le poids de la neige. Le sapin devant la fenêtre de ma chambre resplendissait sous son manteau neigeux. Rejoignant mon frère, un même enthousiasme nous anime et nous poussons des cris d’émerveillement en découvrant ce panorama unique.

Nos parents se joignirent à ce concert. Quelle merveille la vue de ces montagnes enveloppées d’une toison blanche et se détachant sur un ciel d’un bleu intense. Seuls les pics rocheux échappaient à cette déferlante neigeuse.

A l’apparition du soleil des myriades de cristaux nous faisaient cligner des yeux.

Le lendemain, difficile de modérer notre excitation à l’arrivée de nos trois grands frères. Leur laissant à grand peine le temps de s’installer et d’échanger avec nos parents, nous les accablons de suppliques : le sapin, le sapin ! et évidemment les accompagner dans cette mission de haute importance.

Je réalise que de nos jours, couper un sapin dans un bois est un acte répréhensible et susceptible d’entraîner une contravention.

Notre petit commando se dirige vers un bois à proximité de notre chalet, dont l’appellation ‘’le bois du Paradis’’ représente tout un symbole. Un léger frisson me parcourt en pénétrant dans ce lieu chargé de mystère. Le choix de mes frères se porte sur un sapin majestueux qu’ils attaquent à la hache…Des copeaux de bois volent dans les airs, l’arbre lentement s’incline et s’affaisse dans un soupir. Mon cœur oscille entre la gaieté et la tristesse de le voir à terre. En file indienne, nous ramenons notre précieux butin qui trouve sa place dans un angle du salon. Il s’élève majestueux et me domine largement. Fierté de décorer ce sapin ! Ma mère, subtilement me glisse quelques conseils ! Tout un protocole… Commencer par la cime, une magnifique étoile argentée occupe le sommet. Toutes les décorations se déclinent en couleur rouge et argent. Je m’efforce de les répartir d’une façon harmonieuse. La touche finale : la pose des guirlandes lumineuses déterminantes pour la féerie de la pièce. Ma mission terminée, chaque compliment me comblait de fierté et déclenchait un rosissement de mes pommettes…

Mon petit frère avait manifesté une nette préférence pour l’installation de la crèche. Elle prit place sur une console bien en vue. Il confectionna avec talent une grotte dans du papier kraft, qu’il peignit dans des tons de bruns et verts chamarrés. Il étala ensuite de la paille sur le sol et plaça avec délicatesse tous les personnages et animaux de la crèche. Le berceau de l’enfant Jésus restera inoccupé jusqu’aux douze coups de minuit.

Autre venue très attendue : Le jour de la veillée de Noël, l’arrivée de notre grande sœur et de ses deux petites poupées de deux et trois ans. J’étais au comble de la joie et impatiente de m’occuper et de câliner mes deux petites nièces.

Au cours de cette journée, d’heure en heure, notre excitation grimpait d’un cran. A maintes reprises, je questionnai ma mère sur le programme de la soirée…Je la tannai pour s’atteler aux préparatifs et à la décoration de la table de réveillon. Ce moment magique arriva…Je suivais ses directives pour dresser la table. En revanche, la disposition des décorations de Noël était une autre de mes missions…Je jubilais, très fière de cette tâche et heureuse de recevoir les félicitations de toute la famille.

Nous devions assister à la traditionnelle messe de minuit qui avait lieu à 22h. L’église des Praz s’avérant de petite taille, il fallait s’y rendre un peu à l’avance afin de pouvoir profiter de places assises. Pour les plus jeunes, dont je faisais partie, et les parents, le trajet se ferait d’abord en voiture, pour se terminer à pied. Pour nous éviter de dépérir pendant la messe, ma mère avait prévu un velouté de homard, autour de la table de la cuisine, avant d’affronter la nuit glaciale hivernale. Le thermomètre annonçait entre moins 7 et moins 8. Le moment du départ arriva, un croissant de lune semblait nous adresser un clin d’œil et des myriades d’étoiles scintillaient pour nous escorter en cette nuit exceptionnelle.

La neige crissait sous mes pieds. Bien emmitouflée, je sentais un léger souffle glacé me balayer le visage.

Après le trajet en voiture et une petite marche rapide, je découvris avec émerveillement, la magnifique crèche installée dans le vestibule de l’église, avec des personnages d’une trentaine de centimètres de hauteur. Quel contraste avec la nôtre si modeste. Un rayon lumineux balayait l’espace et créait une atmosphère de recueillement. Je remarquais l’absence de l’Enfant Jésus dans le berceau…

En pénétrant dans la chapelle, je suis touchée par la sobriété du lieu. La pierre de granit qui habille les murs et couvre le sol, y contribue. Les vitraux éclairés de l’extérieur, retracent des scènes de la vie de Jésus et enflamment l’atmosphère d’une note de gaieté chaleureuse et apaisante. Seule décoration : des branchages de sapin fixés aux murs encadrent l’autel.

La messe sera agrémentée de très beaux chants de Noël, diffusés par de petits hauts parleurs. Je perçois la ferveur qui règne dans cette humble église en cette soirée de Noël. Habituellement, les services religieux me semblent interminables mais la présence de ma famille et l’atmosphère paisible de ce lieu me plongent dans une rêverie envoûtante.

A la fin de l’office, j’insiste auprès de mes parents afin de regagner le chalet à pied avec mes grands frères. Une demi-heure de marche rapide encadrée par des bras vigoureux qui par moment, me font voler au-dessus du manteau neigeux… ce qui m’arrache des cris mêlés de peur et de joie. Le regard est aspiré par la voûte étoilée qui rivalise de brillance…

Cette longue soirée va demeurer un souvenir inoubliable :

Douceur de ce premier réveillon dans notre chalet au Praz, les douze coups de minuit ont largement pris leur envol… La fête se prolonge, les heures défilent. Je ressens une fierté d’être admise dans la cour des grands !