28A - Bénédicte/Fredaine - Gros jules ouvre la fête

Gros Jules ouvre la fête

Gros Jules est là, tu as vu ? Oui, cette année encore, Gros Jules s’est installé sur le port, à côté du marchand d’épuisettes et de bouées. Vous ne connaissez pas Gros Jules ? C’est l’homme aux sucettes, l’homme aux berlingots de nos vacances ! Un vrai magicien. Gros Jules est énorme. Sanglé de blanc tout l’été, son gros ventre peine à rester confiné dans le grand tablier qui l’enserre. Son teint rubicond fait le bonheur des enfants. Dans l’après-midi, sur la plage, le message est passé : Gros Jules est arrivé. Le flanc gauche de sa caravane soigneusement rabattu et fixé sera son comptoir pour la journée et le soir jusqu’au plus d’heure. Dès l’ouverture de cette caverne d’Ali Baba de succulentes effluves s’échappent, chaudes et douces. Sucrées, suaves, elles attirent les familles qui remontent de la plage et les gourmands.

Dans un immense chaudron en cuivre que les enfants ne peuvent voir qu’en grimpant sur le parapet d’à côté, il fait cuire, mijoter, bouillonner du sucre qui prend une superbe couleur dorée. En fin d’ébullition, il verse quelques gouttes de ce qui donnera le parfum aux sucettes : caramel, fruits, anis, etc. Puis, sous les yeux des enfants médusés, il verse ce mélange onctueux et fumant sur sa grande plaque de marbre. En attendant que cela refroidisse, il bavarde avec ses jeunes clients dont le nez atteint à peine le niveau de son comptoir : sur le sol poudreux son camion est calé à l’aide de gros blocs de parpaing ce qui surélève l’étal. Il faut donc se mettre sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe là-haut…

Et le tour de magie commence. Gros Jules rassemble l’épaisse nappe de sucre étalée sur le marbre en une grosse boule qu’il malaxe avec amour, dirait-on. Puis il en fait un gros boudin souple qu’il suspend au crochet fixé sur le côté de son étal. C’est un bonheur de le voir travailler. Il étire la pâte une fois, deux fois, il étire encore et encore, jusqu’à obtenir grâce à son geste souple et ample la section exacte souhaitée. Le parfum qu’il a mis dans sa potion magique trace une fine rayure tout le long du ruban de sucre brillant qui prend vie entre ses mains rougeaudes. Puis il s’arme de grands ciseaux. De vrais, grands ciseaux avec lesquels il coupe, dans ce chatoyant ruban, des cubes translucides et dorés qu’il dispose sur son marbre à la queue le leu. Prenant alors un poids de 500 grammes, un de ces poids utilisés pour les balances d’autrefois, des poids cylindriques en bronze, surmontés d’une petite poignée en forme d’olive ronde, il appuie de son gros bras rouge sur chacun des cubes dans lesquels il a planté un bâtonnet. Abracadabra : cela fait une sucette ronde, bien croquante, au pourtour débordant de l’excédent qui a fui la pression du poids autoritaire. C’est la partie préférée des enfants… Puis deux sucettes, puis trois et, hop, il les tend aux petits qui déjà salivent.

La suite de son ruban souple et joliment rayé sera travaillée en berlingots. Il prend alors une attitude de grand couturier, taillant dans un sens, puis perpendiculairement, puis à nouveau dans un sens, puis perpendiculairement, et ainsi de suite. Les badauds rassemblés devant cette échoppe aux parfums alléchants sont enchantés de voir la cascade de berlingots de toutes les couleurs être précipitée dans les grands bocaux qui ornent la devanture de Gros Jules.

Et ceci n’est que le début de la fête foraine annoncée pour ce soir.

Car ce soir les sucettes de Gros Jules constituaient le dessert du dîner pris de bonne heure pour ne pas être en retard à la fête du village en émoi. Un cirque ambulant donne aujourd’hui une représentation. Elle a été annoncée avec fracas tout au long de la journée par le haut-parleur du véhicule bariolé de peintures figurant clowns, éléphants, lions. Le haut-parleur fixé sur le toit brillait de mille éclats sous le soleil d’été pour annoncer la bonne nouvelle. On dit même avoir vu dans le bourg des singes tenus en laisse distribuer des invitations, pendant que sur le champ situé derrière la mairie, on dressait le chapiteau aux larges rayures rouges et blanches. Bien sûr, c’est un cirque sans prétention, on peut même dire que c’est un cirque familial, avec deux roulottes seulement : une pour les gens et une pour les animaux, mais c’est un cirque, il faut absolument y aller ! La séance commence à 21 heures.

Les sucettes de Gros Jules sont loin d’être terminées, et il reste encore du temps.

Il y a tant de choses à faire ! Les enfants ont été autorisés à prendre le manège d’assaut. La musique criarde « Une boucle blonde, qui volait au vent... etc.» ne les distrait pas de leur choix ; l’un enfourche le cheval de bois qui monte et descend, l’autre s’introduit avec difficulté dans un microscopique autobus, tandis que le troisième prend place avec d’autres dans une sorte de baquet tournant sur lui-même. Attention au départ ! Le manège s’ébranle au son de la chanson populaire que nombre d’adultes reprennent en chœur. Mis en danse par le maître du manège un Mickey en chiffon s’agite soudain devant les enfants qui feignent la surprise. L’objectif est d’attraper au vol la queue de Mickey qui saute, monte, descend, pour gagner un tour gratuit. Les rires et les « oh ! » de dépit jaillissent, s’ajoutent aux bruits discordants de la fête ponctuée par les tirs de carabine du stand d’à côté. Les autos tamponneuses, réservées aux plus grands, jettent des étincelles au point de jonction avec leur circuit d’alimentation, les conducteurs secoués par les chocs s’invectivent gaiement, rient bruyamment à gorge déployée. Dans la poussière qui s’élève du sol très sec, les beaux pantalons blancs prennent leur patine de vacances, aux côtés des vêtements multicolores des gens du cirque qui, ajoutant à la cacophonie générale, battent maintenant le rappel à coups de tambours. C’est l’heure.

La petite foule chemine en une colonne devenue homogène jusqu’à l’entrée de la grande tente rouge et blanche. Largement ouverte sur les gradins que l’on devine sous les spots éblouissants, elle avale les spectateurs qui se bousculent, assourdis par les trompettes et les cymbales.

Autour de la petite place du port désertée, la nuit, calme, reste en suspens. A l’écart des flonflons de la fête, elle s’était réfugiée entre les bateaux à peine balancés par un léger clapot. A la brise du soir les haubans répondent par leur cliquetis familier, qui habite la voûte constellée d’étoiles en cette nuit sans lune.

Fredaine ☐