28A - Corinne LN - Surboom

SURBOOM

Je me souviens du goût enivrant de ses lèvres si douces, de sa langue qui cherchait la mienne encore et encore. Cramponnée à son cou de peur qu’il ne me lâche, je fondais en toute innocence comme une enfant qu’on cajole en lui racontant une histoire. Ses mains hésitantes effleuraient sans oser cette robe légère que je trouvais trop transparente. Un regard brulant, un jerk déjanté suivi d’un rock maladroit et sur un slow irrésistible nous avons oublié que nous avions à peine treize ans. Et nous voici tanguant lèvres contre lèvres, tendrement enlacés dans la tiédeur des peaux qui se devinent, abandonnés à la découverte de cette sensualité fantasmée, à cette étreinte profane et délicieusement exaltante. Dans la pénombre protectrice qu’éclaboussent la lumière clignotante des spots multicolores et les spasmes du stroboscope, nous flirtons langoureusement au rythme des trente-trois tours, un chaste enlacement comme un long frisson, entre bouffée de liberté et examen de passage.

Dans l’appartement qui donnait sur la Muette, toute la soirée nous avons erré, lèvres soudées, du canapé à l’étroit balcon plongeant sur les marronniers. Oubliés ma meilleure amie et ces ombres vacillantes qui nous frôlaient un verre à la main et se trémoussaient les yeux voilés dans les effluves de sangria et de tabac blond, au diable les regards envieux ou offusqués, notre candide abandon nous protégeait même des autres. J’entrouvrais parfois les yeux sur ses paupières closes, son air concentré, appliqué. Je n’avais pas envie d’autre chose que de ce premier baiser interminable, je voulais seulement qu’il ne finisse jamais.

Mais même le meilleur a une fin et le retour des parents sonne le glas de nos jeunes émois. La musique s’interrompt brutalement et la lumière crue et cruelle nous éblouit comme le soleil qui se lève trop vite sur un rêve grisant. Nos bouches se descellent à regret, abandonnées, usées, encore humides et chaudes. Nous posons des yeux étonnés sur le monde autour de nous, les cris, les rires, l’agitation, les manteaux sur le lit, les voitures qui attendent en bas, un retour improbable à la réalité, à la vie d’avant. Nous nous quittons sans pantoufle de vair pour mieux revivre ce moment dans la solitude de nos chambres d’adolescents et pendant quelques jours, je nouerai un petit foulard autour de mon cou en prétextant une angine pour cacher deux beaux suçons framboise dont j’étais pourtant tellement fière.

Chaque fois que j’écoute ce morceau d’anthologie, « A whiter shade of pale » de Procol Harum, je replonge dans la fièvre de cette douce pâmoison, ce vertige encore tellement palpable qu’il me rappelle que la vieillesse est illusoire car nous aurons éternellement l’âge de nos grandes émotions.