28A - Françoise L. - Arlequine

Arlequine

Dans la maison sur la falaise Charlotte ouvre un œil. Le soleil curieux lui a envoyé un de ses rayons, il lui chatouille la joue. Charlotte d’un saut de chat bondit hors de son lit. Sur le fauteuil repose son costume. Elle l’enfile. D’un pas de danse, elle fait tournoyer sa robe multicolore, elle fredonne tout en admirant son reflet dans la glace de la grande armoire: « Ce soir c’est la fête, ce soir je serais la plus belle ».Elle se souvient la petite Arlequine, la veille Lisa lui a tout raconté.

Comme toutes les semaines pendant les vacances, elles sont allées toutes les deux au marché. Sa marraine l’a réveillée tôt, elles ont petit déjeuné sans faire de bruit, le reste de la maisonnée dormait encore. Elles sont parties toutes les deux dans la vieille voiture à essence de sa tante. Charlotte aime beaucoup être toute seule sur la banquette arrière sans ses frères et sœurs. Au marché ce matin là, il règne un brouhaha inhabituel, cela crie, chante, s’interpelle d’un étal à l’autre. Sur la place de l’ancienne gare il y a foule, Charlotte se faufile devant. Des hommes affairés montent un immense chapiteau, à quelques pas d’autres installent un manège, plus loin un stand d’automobiles miniatures se prépare. Charlotte ébahie, ne comprend pas l’agitation des grandes personnes. Lisa lui prend la main : « Viens, il faut rentrer. En chemin, je t’expliquerai : quand j’étais petite il y avait tous les ans une grande fête foraine au village avec manèges, cirque, bal et lampions. La fête durait deux jours entiers. Le premier jour il y avait une grande parade colorée dans les rues avec en tête la fanfare municipale, ensuite les clowns dans leur costume chamarré, suivis des jongleurs et des acrobates. Ils annonçaient le spectacle de la fin de journée. Nous mettions nos costumes d’Arlequin ou de Colombine. Ainsi parés, notre mère nous emmenait au cirque. Ce que je préférais, ajoute Lisa, c’était un numéro aérien. Au milieu de la piste une grande liane de tissu blanc. Dans ce cocon de toile une fée en habit rouge. Elle s’y enroulait voluptueusement puis laissait filer la toile. Le tissu se déroulait, se tendait, elle enchainait arabesques, grands écarts et autres figures. Tel un minuscule oiseau elle virevoltait tout autour du chapiteau. Elle saluait le sol d’un geste gracieux et s’enfuyait. J’étais émerveillée, je voulais m’envoler avec elle.»Arrivée à la maison Lisa s’interrompt et promet à Charlotte de lui raconter la suite plus tard.

Le soir venu, Lisa vient border la petite fille dans son lit et reprend son récit ; « Le lendemain c’était au tour de ma marraine de nous emmener tous, les cousins et les cousines. Nous étions joyeux, impatients, nous courions dans la descente, c’était à qui arriverait en premier au village. Nous hurlions de peur sur les montagnes russes, rions aux éclats dans les autos tamponneuses rouges et bleues, au sommet de la grande roue nous restions muets devant la beauté du soleil couchant. Entre deux manèges nous nous gavions de glaces à la chantilly et de barbe à papa. Le soir sur la plage, explosion de fusées multicolores et bouquet final achevaient cette journée magique. Au retour les grands, des lumières plein les yeux, portaient les petits déjà endormis. Puis vint la grande pandémie, tout rassemblement fut interdit, plus de fête, de bal, de feu d’artifice, fermeture des cirques et des manèges. Les chevaux de bois s’abimaient dans leur hangar. Délaissées, les autos tamponneuses rouillaient sous leur bâche.

Heureusement, au début de l’été le virus s’en est allé. Alors maintenant, nous pouvons tomber les masques, nous embrasser, danser et chanter. Crois moi, Petite arlequine, demain tu danseras avec Pierrot et Colombine, l’oiseau-fée voltigera dans les airs, les chevaux de bois te ferons tourner la tête, la barbe à papa te collera les doigts. Et le soir sur la plage, tu t’endormiras sous les feux d’artifice. Je te promets Charlotte, la fête est revenue. »

Françoise L.