28A - Jean-Pierre G - Mambo, Mambo

Mambo,mambo !

Au temps des bals populaires, celui des pompiers était fort apprécié.

Généralement offert au 14 juillet, le comité des fêtes de notre commune l’avait reporté au mi-temps de l’hiver afin de permettre à la philharmonie locale de se produire en été sur le kiosque de la mairie.

Du haut de mes onze ans, je n’étais à priori pas vraiment concerné ; les flonflons de l’harmonie locale se déployaient lors des cérémonies patriotiques ainsi qu’aux obsèques de personnalités.

Quant aux pompiers on les voyait en action quand une grange s’embrasait ou lorsqu’un chaton narguait sa maîtresse en haut d’une cheminée.

Cependant, fils du sous-chef des pompiers - qui jouait aussi du saxophone dans l’harmonie- j’étais au courant des projets, tensions et ragots divers propres à ces institutions communales.

- Notre compagnie va recevoir un nouveau camion ou encore, deux filles vont bientôt intégrer la fanfare… » annonçait mon père, également trésorier adjoint du comité des fêtes.

Je ne fus jamais pompier et les options musicales aux accents bavarois ne m’ont pas vraiment incité à franchir le pas.

Moins 21°C…

Cet hiver fut mémorable, la récréation durait 3 mn, le canal, l’écluse et la rivière étaient pris par les glaces.Lors d’une sortie à la ville proche, ma mère s’offrit un pantalon et nous trouva des chapkas en peau de mouton :

- Et surtout ne les prêtez pas aux copains, je n’ai pas envie de vous voir ramener des poux !

Le plombier fut sollicité plus que de coutume car beaucoup d’installations avaient souffert du gel.

Programmé fin février le traditionnel bal des pompiers fut maintenu malgré des réticences au sein du comité des fêtes en raison des conditions climatiques.

Les « pour » arguant que la salle des fêtes disposait d’un chauffage adapté et que la résiliation de l’engagement avec un orchestre renommé coûterait cher.

Les « contre » prétendant que le risque de verglas retiendrait les meilleurs danseurs du canton au coin du feu.

Les « pour » l’emportèrent.

Durant la quinzaine précédente, il fallut nettoyer la salle, installer la décoration, disposer tables et chaises, encaustiquer la piste de danse en chêne massif ; toutes les énergies furent mises à contribution.

Après la classe, à cinq ou six, nous nous retrouvions au chaud dans une des deux loges,réchauffés par un gros radiateur d’appoint ; pour confectionner les roses en papier crépon, il fallait découper soigneusement les bandes, les mettre en forme et enfin y fixer le fil de fer. Les cartons s’emplissaient sous les encouragements des deux « artistes peintres ».

Affairés en coulisses, Michel le boucher et Francis le commis boulanger peignaient cocotiers, mer bleue et parasols sur des panneaux de contreplaqué en chantant. Parfois, Ginette la présidente du comité passait la tête et nous encourageait ajoutant qu’il ne fallait pas pour autant négliger le travail scolaire…

- Madame, on va à l’étude du soir et puis notre maître est au courant !...

Doublement informé puisque Ginette cumulait présidence du comité et employée municipale chargée du ménage des classes et de la cantine.

Une dizaine de jours avant la date, de grandes affiches apparurent sur les murs, au panneau municipal et dans les communes environnantes.

Au bistro, les habitués commentaient narquois :

- Dis donc ils ne se refusent rien nos pompiers cette année, vise un peu : neuf musiciens et trois chanteuses :

« Grande soirée animée par Jacques Hélian et Son Orchestre Typique »

Il est prudent de réserver sa table.

Tenue correcte exigée. Vestiaire gratuit.

Moins de 16 ans : accompagnement obligatoire.

Ces consignes devaient figurer à l'entrée dans le but d'éviter d'éventuels débordements, des bandes de jeunes urbains survenaient parfois à l’improviste pour “mettre de l’ambiance” en entrant sans payer.

Vers 17 heures, ce samedi froid et humide, le dégel faisait craquer la glace, une camionnette et deux voitures américaines immatriculées à Paris ralentirent place de la mairie:

- Dis-moi petit, on cherche la salle des fêtes ! Tu peux nous l'indiquer ?

- Bonjour m’sieur, vous êtes Jacques Hélian ?

-Ah non il est malade, je suis son chauffeur et accessoirement batteur de l’orchestre.

Le temps que les trois véhicules fassent demi-tour, j'étais arrivé à la salle curieux et essoufflé ; Francis passait le dernier coup de balai dans l’entrée et côté cuisine Michel trimballait des caisses de bière et de soda. Rideaux tirés, la salle était plongée dans l’obscurité mais le décor était digne d’un palace (ou du moins de l’idée que je m’en faisais).

Je cours prévenir mes bons copains Martine et Jean Louis et nous nous faufilons au balcon.Il fait bon à côté du radiateur et de là-haut on a pleine vue sur l’installation de l’orchestre.

Allant et venant sur scène, les musiciens disposent les instruments et testent leur modeste sono. Michel et Francis rejoints bientôt par Ginette répondent à leurs questions, le chauffeur batteur étant manifestement le chef d’équipe.Finalement on dénombre six musiciens et une seule et unique chanteuse prénommée Jacqueline, compagne de l'accordéoniste.

Martine pouffant de rire, je l’interroge :

-Qu’est-ce qu’il te prend à rigoler ? On va se faire virer ...

- Ben ça fait cinq fois qu’ils s’embrassent...et sur la bouche !...

- Parce que tu comptes ?

- Ben pourquoi pas, c’est marrant non !

Trois ou quatre intros, Jacqueline emmitouflée dans son manteau de fourrure s’empare du micro et lance “Fleur de Paris ”puis saisissant les maracas attaque “Copa Cabana», esquissant trois pas chaloupés.

“Stop ! C’est bon les enfants !”annonce le batteur “on va casser la croûte. L’auberge est en bas à côté du canal “.

La scène s’éteint, le rideau se referme.

Sous le balcon les portes claquent, maintenant, il nous faut sortir discrètement.

Une seule issue : la cuisine. Porte fermée à clef : reste la fenêtre et un saut de chat dans la cour. Martine a peur, nous lui tendons les bras… elle a toujours peur ...

-Allez Martine... saute on te rattrape ! Voilà parfait …!

Jean Louis me fait la courte échelle il faut refermer la maudite fenêtre, un morceau de carton fera l’affaire, les deux battants sont coincés temporairement et nous rentrons dans nos foyers tout en commentant « l’escroquerie » en repassant devant l’affiche de la mairie.

- Tiens la Jacqueline, c’est elle la brune et les voilà les six musiciens.

En chemin je croise Michel le voisin et me retiens de lui signaler qu’en fait le compte n’est pas bon mais, repensant à notre sortie hasardeuse par la fenêtre, je lui adresse un “bonsoir” discret et rentre à la maison où ma mère me sollicite pour mettre le couvert du dîner.

Au cours du repas j’apprends que mon père est prévu pour tenir la caisse avec Ginette.

-A ton âge et en pleins courants d’air, ils n’auraient pas pu trouver quelqu’un d’autre? note ma mère peu portée sur les festivités communales.

- C’est ma place et puis on va bien trouver des volontaires ; je mettrai mes sabots j’aurais moins froid aux pieds !

- Tes sabots pour aller danser je n’y crois pas !...

- Mais Maman c’est Jacques Hélian le grand orchestre de Paris, tu devrais aller voir, et papa ne te fera pas payer l’entrée !..

- Avec la Ginette à côté je n’ai aucune envie de passer pour une resquilleuse déjà qu’elle change de trottoir quand on se croise et puis ces musiques là ce n’est pas pour moi, je préfère les Compagnons de la Chanson.

- Et Tino Rossi “ajoute mon petit frère qui se ramasse une taloche...

- Toi on t’a rien demandé, alors finis ta soupe !..

- Et moi je pourrais y aller ……...juste une heure ?

- Demande à ton père puisque moi je compte pour du beurre…

- Oui mais pas plus d’une heure et tu resteras à l’entrée...

- Je peux aussi juste une demi-heure ? risque mon cadet

- Non, à huit ans on va se coucher avec son pouce !

- Je te raconterai, pleure pas petit frère !..

- Au fait déclare mon père, après dîner tu iras porter la caisse à Michel pour qu’il fasse de la monnaie. Il nous la remettra à l’entrée.

J’enfile le duffelcoat, l’air est glacé, il fait nuit noire, j’entre par le jardin, pousse la porte et là tombe sur Rex le berger allemand qui dormait dans l’entrée. Il émet un bref jappement et vient me renifler mais bloque la porte. Coincé dans l’obscurité j’appelle : pas de réponse hormis le son de la télévision. Une des rares télés du village Enfin on m’entend, la lumière s’allume :

- Mais que fais-tu là dans le noir ? Tu as de la chance que le chien

t ait reconnu, en principe personne ne passe ! » me dit la maman de Michel étonnée.

- C’est pour la monnaie, pour le bal des pompiers !..

- Entre mon garçon, Michel va descendre, il se fait beau ! Viens regarder la télé avec nous…

- Des fois qu’il nous ramènerait une fiancée » ajoute son père avec un clin d’œil

Le chien qui en a profité pour se couler sous la table ne me quitte pas du regard. On me propose une belle part de gâteau que je décline poliment mais dont finalement je me régale. Profitant d’un moment d’inattention du couple, j’en lance un morceau à Rex qui l’attrape au vol.

Michel survient frais rasé, chemise et cravate, brillantine et Acqua Velva : son père a vu juste; il va dans le magasin faire la monnaie, salue ses parents et s’adressant à moi :

- Et toi bonhomme on te verra tout à l’heure ou tu vas te coucher ?

- C’est bon, j’ai la permission pour une heure, mon père veut bien !

- Normal vous avez bien travaillé, tu diras à tes copains qu’ils viennent boire une limonade ; vous passerez par la cuisine à l’entracte, je vais prévenir Francis qui tiendra le bar…

Attiré par la télévision je ne vois pas le temps passer ; les parents de Michel me signifient qu’il est l’heure de prendre congé. Je pars et croisant mon père engoncé dans sa canadienne lui emboîte le pas jusqu’à la salle.

La musique, les lampions multicolores, tous ces gens endimanchés qui font la queue, les deux gendarmes sur le seuil, c’est mieux que j’imaginais. Je jette un œil dans la salle : pas grand monde : trois couples d’inconnus sur la piste, hop direction le balcon. Martine est là, l’orchestre a dîné à l’auberge de ses parents ; elle rapporte les remarques de son père :

- Des parigots qui ne connaissent ni s’il ne vous plait ni merci et réclament du champagne à l’apéritif comme chez Maxim’s. Ils ont refusé la tête de veau de grand-père alors que c’est la spécialité de la maison...

- Forcément, sont pas habitués à la campagne et nous prennent pour des péquenots ! ...Mes cousins de Paris c’est pareil, ma mère dit qu’ils veulent le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière …

- Ah grand père lui ne dit pas le sourire !

Penchés à la balustrade nous commentons les diverses apparitions sur la piste ; Jean Louis nous rejoint avec sa grande sœur dont c’est la première sortie « libre et responsable » Elle remarque une amie en bas sur la piste et file en faisant claquer ses talons dans l’escalier. Derrière nous des couples profitent discrètement du calme pour se promettre monts et merveilles.

Souriante, tout de jaune vêtue, la charmante Jacqueline mène la danse. La piste est encombrée, il fait chaud, la fumée est dense. L’entracte est annoncé ,nous descendons et dans le hall nous croisons Michel qui me prend par la manche :

- Tiens viens avec moi, on va chercher le ravitaillement …

Du magasin nous récupérons un carton de sandwiches, une caisse de champagne et de flûtes pour l’orchestre et les organisateurs, tradition locale appréciée.

Bientôt les bouchons sautent, on trinque, on déplore l’épidémie de grippe qui a cloué au lit le chef et une partie du groupe mais je comprends que le prix a été révisé à la baisse…

Je traîne dans les coulisses, on appelle :

-Alors Jacqueline viens-tu, le champagne est servi … ? !

- J’arrive, j’arrive les amis !...

La porte de la loge est entr’ouverte, je jette un œil : Jacqueline change de toilette, elle n’a rien sous sa robe jaune : dans le grand miroir nos regards se croisent, elle me gratifie d’un large sourire …

Jean-Pierre G.