28A - Pierrette C - Je n'aime pas la fête

Je n'aime pas la fête. Depuis toujours.

La fête a pour moi un goût amer , un goût de vache, un goût étouffant de mois d'août, un goût d'été meurtrier, un goût de ripailles et de «ho!» et de «ha»! de verres qui s'entrechoquent, dans un bruit de bazar, un tintouin, un raffut,du ramdam, un tintamarre de noces, et un goût de bombance.

Mes premiers pas dans une fête sont toujours incertains, je me sens déplacée , illégitime, décalée, même quand je suis invitée. La fête me ravit à moi même, je ne suis plus personne « d'ailleurs j'ai horreur de tous les flonflons, de la valse musette et de l'accordéon»

Souvenirs de fête

J'ai 4 ans on m'a juchée sur une chaise. Petit plateau de paille carré, une scène à ma mesure. J'ai peut- être demandé moi -même à chanter, enhardie ou contaminée par la joie bruyante des convives réunis autour de la toile cirée fleurie. J'invente un truc, genre Rapp, rien ne me fait peur, je ne risque rien, car mon papa est là ...Mais tous rigolent, et je ne comprends pas. Le lendemain je suis célèbre, ma performance a fait le tour de la famille et du voisinage déclenchant la même hilarité. Sans que je sache pourquoi, la fête a un goût de honte.

Plus tard j'ai six ou sept ans, ils sont encore là assis autour de la table, dans la cour, après les battages, ils mangent ensemble sous le tilleul. Les hommes parlent entre eux, certains aboient car le chabrol leur monte a la tête, ils saucent leurs assiettes , parfois la discussion s'enflamme, ils frappent du poing sur la table, les plats défilent les femmes en tablier desservent. Il fait nuit. L'unique ampoule sale fait danser les frelons. Nous jouons ma sœur et moi avec ma cousine préférée, c'est une poursuite . Nous courons à toute vitesse autour de la table, l'une derrière l'autre.Tout à coup je m'aperçois que Françoise et ma sœur ont disparu, je tourne seule. Je les cherche partout, la fête des battages se termine, on m'envoie me coucher. J'entre dans la chambre. Ma sœur et ma cousine dorment déjà, ensemble dans le grand lit. La fête a un goût de trahison.

Bien des années plus tard, lors d'un bal du quatorze Juillet, mon jeune mari se volatilisa. La fête battait son plein, les corps se déhanchaient,les ombres floues rutilantes serpentaient sous la boule au plafond et dans l'orage des basses, ce fut un coup de foudre. Cette scène me revient comme une absence, une disparition, mais cette fois je ne cherche pas. Un vide immense au milieu de la foule. Un silence absolu étouffe les autres sons, la lumière est blafarde malgré l'obscurité et je reste interdite, dévastée.

La fête a un goût d'abandon.

.N'allez surtout pas croire que je suis une rabat-joie , une pisse vinaigre, un bonnet de nuit un éteignoir, une pisse froid, un trouble fête, seulement je n'aime pas la fête, «J'ai horreur de tous les flonflons, de la valse musette et de l'accordéon»

Pierrette C