28B - Bénédicte/Fredaine - Une fête ça ?

Une fête, ça ?

Dans la maison, tout le monde s’affairait ce jour-là de manière intrigante. On avait dit à la petite Charlotte, âgée de cinq ans, qu’il y aurait quelque chose de spécial ce soir : on ferait la fête. Une fête costumée. Encore une histoire d’adultes sans doute. Vraiment, elle ne les comprenait pas ces adultes. Pendant les vacances, elle vivait dans son monde à elle et cet après-midi, quel bonheur, aucun adulte ne la conduirait à la plage pour « aller jouer dans le sable » en attendant de se baigner mais « seulement après la digestion ». Ils étaient tous bien trop occupés à préparer leur fête, ce qui l’enchanta car elle trouvait stupide « d’aller jouer dans le sable », de dresser des pâtés avec un seau que l’on retournait pour fabriquer des châteaux. Ce qu’elle aimait, Charlotte, c’était la liberté, la mer, les rochers, le soleil. La mer pour s’y baigner des heures, se jeter dans les vagues sablonneuses là où on a encore pied ; les rochers pour faire des glissades pas toujours volontaires sur les algues odorantes, pour explorer les flaques d’eau de mer, riches en découvertes abandonnées par la marée descendante ; elle aimait le soleil enfin pour se réchauffer, pour faire scintiller le sel laissé sur sa peau bronzée qu’elle léchait du bout de la langue pour en percevoir le goût.

Le soir vint. Les personnes costumées apparaissaient en haut de l’escalier qu’elles devaient descendre sous le regard de la vingtaine d’amis rassemblés pour ce bal costumé. La fillette fut stupéfaite de découvrir l’un de ses vieux cousins - de dix-huit ans au moins - déguisé en femme. Il portait un bustier vert dont il avait rempli le balconnet avec des pelotes de laine qui s’échappaient sans cesse, déclenchant l’hilarité générale. Elle ne trouva pas cela drôle du tout. Ce garçon au teint de lait avec des coups de soleil uniquement sur la nuque et les avant-bras, façon « je garde de mon tee-shirt, moi ! » était affreux. Et lorsqu’elle vit ses jambes blanches, nues, velues, perchées sur des sandales à talons descendre l’escalier, elle souhaita qu’il se torde la cheville tant il était vulgaire et choquant. A dater de ce jour elle ressentira pour lui un indéfectible dégoût dont elle ne pourra se départir. Même si plus tard dans la soirée cet accoutrement donna lieu à une joyeuse bataille rangée : pelotes de laine contre oreillers divers trouvés dans la maison. Le cousin aux pelotes de laine ayant perdu la bataille, elle fut soulagée. Les autres déguisements la laissant indifférente, elle se faufila dans la foule, cherchant sa petite sœur, ou bien sa maman, enfin quelqu’un d’intéressant, quoi !

Les costumes suivants se faisaient attendre. On scrutait le haut de l’escalier. Soudain, un unanime : « Oh la la ! » admiratif sortit des poitrines. Charlotte debout sur une chaise vit une silhouette étrange là-haut sur le petit palier. Le visage était blanc poudré de talc, les joues écarlates, les yeux maquillés au noir de charbon lançaient des éclairs de méchanceté. Appuyée sur un balai de fagots, la silhouette recroquevillée sur elle-même descendait les marches une à une en ricanant. C’était effroyable. Si abominable que la fillette restait pétrifiée, s’agrippant de plus en plus fermement au dossier de la chaise. Sa terreur fut au sommet lorsque la vieille femme, la vieille sorcière se dirigea tout droit vers elle en ricanant toujours. Charlotte hurla, le cri d’effroi sortait sans fin, elle s’échappa, elle se cacha comme elle put entre les jambes des invités, elle courut vers le coin le plus sombre de la pièce. Elle avait vraiment une peur bleue, bleue comme ses lèvres qui laissaient passer son cri. La vieille dame trainant son balai de sorcière derrière elle, la suivait pourtant, avec des mots qu’elle voulait rassurants :

— N’aie pas peur, c’est moi, je suis ta maman, c’est moi, calme-toi voyons ! Mais la gamine se terrait sous la table maintenant. Cette sorcière, sa mère ? Impossible. Ma mère est blonde, elle n’a pas les yeux noirs de charbon :

— Non, c’est pas vrai ! Et par réflexe elle crie à la cantonade : Maman, j’ai peur !

— Oui ma chérie, je suis déguisée, mais c’est moi, viens, je vais te rassurer.

Les bras de la mère bien ennuyée, mais qui cependant ne peut s’empêcher de rire, se tendent vers la petite, saisissent sa robe. La gamine se débat, tape violemment sur la main qui la retient ; elle a vu de tout près ce visage chargé d’une poudre blanche qui s’accumule au creux des rides, elle a vu le rouge écarlate des joues et celui débordant grassement des lèvres, elle a vu aussi les yeux charbonneux, terrifiants et les cheveux ébouriffés tout blancs.

Mais pourtant ce regard était empli d’une véritable tendresse et cette voix qui ne ricanait plus, devenue si douce, elle la connaissait. Alors ? Tant pis, elle s’échappe, se blottit au pied du mur, sous l’escalier, elle sanglote à fendre l’âme. Les mains aux ongles vernis de violet la poursuivent à nouveau, l’enveloppent, l’attirent hors de sa cachette. Charlotte oppose tout son poids malgré la douceur du mouvement, malgré la voix câline. Oui, si c’est sa mère il faut qu’elle comprenne que les enfants détestent les plaisanteries des adultes.

Un peu plus tard, la petite fille assise sur les genoux de sa mère démaquillée à la hâte hoquette encore des gros sanglots qui l’ont submergée. Bien à l’abri dans les bras qui la protègent de ces stupides déguisements, bercée par le murmure d’’une chanson qu’elle seule peut entendre dans le brouhaha général indifférent à sa terreur, elle s’apaise peu à peu.

Alors, c’est ça, une fête ?

Fredaine ☐