28B - Dominique B. - Fête d’été

La petite fille a 7 ans passés, de peu. Un papa, blond. Une mère, brune. Une grand-mère, malicieuse. Un grand-père, taiseux.

Et un oncle ! Un oncle ! Il dit qu’il a 20 ans et des poussières… elle a beau le regarder très attentivement, elle ne voit jamais cette poussière. Il étale un peu de brillantine parfumée de lavande sur ses cheveux ondulés mais quelques boucles résistent et viennent caresser son front. Sa voiture, une Dina Panhard bleu ciel, est décapotable. Il l’emmène parfois avec lui et, cheveux au vent, elle rit de bonheur en chantant à tue-tête « Le temps ne fait rien à l’affaire », chanson de Brassens interdite par ses parents. Avec cet oncle extraordinaire, elle hurle « quand on est con, on est con ! » ! Il est gymnaste, dans l’armée. Forcément très musclé, il sait faire des sauts périlleux. Il lui apprend à faire la roue. Difficile mais elle s’exerce sans arrêt. Elle voudrait apprendre à danser le rock avec lui mais il lui dit de grandir d’abord. Alors, en attendant, elle le regarde virevolter avec des blondes ou des brunes au bal du village. Elle connait tous les pas. A la fin de la danse, les demoiselles semblent épuisées mais lui n’est même pas essoufflé. L’hiver, devant le feu de la cheminée pour seul éclairage, il joue de la guitare et chante… « Ô Corse, île d’amour » pour sa mère, « Ramona » pour son père puis des chansons américaines. La petite fille ferme les yeux pour mieux laisser sa voix, chaude et mélodieuse, l’envelopper de ces mots inconnus.

Quelques semaines auparavant, il lui a annoncé en la serrant dans ses bras, « Mon Tichat, tu vas nous aider à préparer la plus belle fête de l’été, d’accord ? » Ravie, elle a acquiescé avec enthousiasme puis a demandé :

- « C’est la fête de quoi ?

- Il se marie » a répondu Grand-mère.

- « Pour quoi faire ? » a interrogé la petite fille

- « Les grandes personnes font ça quand elles aiment quelqu’un… elles se marient. »

La petite fille n’a pas posé la question qui incendia tout son petit corps. « Et moi alors ? ». Elle déchiffra l’impensable, seule, enfouit son désespoir derrière un sourire. Elle participa aux préparatifs, impertubable, accepta sans un murmure la tenue de Demoiselle d’Honneur, longue robe de broderie anglaise d’un jaune très pâle ceinturée d’un large nœud de velours safran. Deux bras, frêles brindilles, émergeaient des manches bouffantes. Elle se trouvait ridicule et laide mais ne dit mot. Elle refusa cependant le panier orné de rubans destiné à la quête. On la crut timide et personne n’insista. Lorsque la fiancée arriva et voulut l’embrasser, elle s’enfuit. Réfugiée dans les vignes voisines. Son oncle vint la rejoindre et gentiment lui proposa un peu d’eau fraiche de sa gourde.

- « Tiens mon Tichat, bois un peu, il fait chaud.

- Je m’appelle Colette.

- Oui, je sais mais tu es toujours mon Tichat ! »

Elle n’a pas répondu. Son cœur battait très fort. Elle luttait contre les larmes qui menaçaient et se leva. Il la regarda partir en silence.

Le jour du mariage arriva. Sa grand-mère, magnifique dans sa robe bleu nuit, accompagna son fils au pied de l’autel. La petite fille, armée d’un bouquet de fleurs blanches, suivit la mariée et son père, les yeux baissés.

La cérémonie lui parut interminable. L’odeur d’encens, entêtante, l’écœurait. Elle contempla les peintures du plafond avec insistance. Dieu, allongé sur un nuage, tendait la main à un homme agenouillé devant lui. Des angelots voletaient alentour, potelés et souriants. La colère qui l’habitait à cet instant l’effraya. Soudain, elle détestait tout et tout le monde. Engourdie d’émotions, elle parsema le parvis des faux pétales de roses. Elle fit semblant de manger lors du banquet. Au moment du dessert, elle renversa d’un geste décidé les choux recouverts de chocolat sur sa robe.

Usant du prétexte de devoir se changer, elle s’échappe, enfile un short et un tee-shirt avant de s’enfuir dans les vignes. Assise au milieu d’une allée, elle déchiquette méthodiquement une feuille de vigne. Une ombre s’approche jusqu’à lui cacher le soleil. Le fils du voisin l’observe, debout.

- « Tu vas pas déchirer toutes les feuilles quand même ? Mon père te tuerait !

- Mais non, juste une, t’inquiète pas.

- Bon, je dirai rien alors. »

Quelques silences s’installent, tranquilles, patients.

- « Tu veux qu’on aille cueillir des pêches ?

- On a le droit ?

- Ben oui, elles sont à mon père. Allez, viens. »

Elle trottine à ses côtés tandis que s’allège un peu l’air autour d’elle.

Parvenus sous un pêcher généreux, le garçon grimpe pour cueillir quelques fruits épargnés par les oiseaux. Debout dans l’ombre du feuillage, les jambes bien écartées, penchés vers l’avant, ils mordent à pleines bouches dans la chair nacrée et le jus coule sur leurs mentons. Leurs rires perlent la paix brûlante de ce début d’après-midi.

- « Faut aller au ruisseau se rincer, sinon les abeilles vont nous prendre pour des pêches ! »

L’eau fraîche les accueille de son gargouillis modeste. Sandales et tee-shirts jetés sur les buissons avoisinants, ils pataugent, s’éclaboussent de gerbes luisantes. Essoufflés enfin, ils s’allongent au soleil sur les rochers polis. Les libellules les frôlent de leurs ailes transparentes. Les araignées d’eau reprennent possession des eaux et patinent sur leurs pattes frêles.

- « T’es plus triste ? Ça va ?

- Oui ça va.

- Tu veux qu’on retourne à la fête ? »

Sérieuse, silencieuse, elle fait couler l’eau entre ses doigts. Elle le regarde.

- « Tu sais danser le rock ? »