28C - Emmanuel S - Le palais des brumes

LE PALAIS DES BRUMES

Très loin dans ma mémoire, mais ça me semble hier,

Me reviennent les ombres de femmes enrubannées,

De déesses fardées, et d’hommes aux joues poudrées

Dont les cheveux brillants luisaient sous la lumière.

Jamais je n’ai connu plus étrange théâtre

Que ces nuits de Venise aux canaux tortueux,

Aux reflets irisées sur ces palais brumeux

Sous leurs mille bougies, surgis des eaux saumâtres.

Tout avait commencé lors d’un chocolat chaud

Savouré chez Florian, dans ce salon antique.

Las des masques et des pluies, lambris et mosaïques,

Berçaient notre désir de moments impériaux.

Lorsque à cet instant, un couple renaissance,

De la douceur ambiante, vint rompre l’atmosphère.

Après un bref regard, leurs pas de rapprochèrent,

Et d’un geste altier, tendirent avec confiance,

D’une main ferme et gantée, un carton imprimé,

Pour une invitation dans un palais lointain,

Afin d’y assister, le soir du lendemain.

Puis d’une marche rapide, les deux prirent congé.

Rendez-vous était pris, sur un quai exilé

Dans une nuit épaisse, avec quelques élus,

Ignorant le chemin, guettant l’inattendu,

Une étrange gondole fit signe aux invités.

Après de longs détours, la gondole traversa

Les immensités noires de canaux linéaires,

Se glissa sous des ponts, racla des quais déserts,

Avant de s’engouffrer dans un tunnel étroit.

L’étonnant vestibule orné de candélabres,

Menait des escaliers aux paliers lumineux.

Des bouffées de musique, des parfums capiteux,

S’exhalaient à la fois, délicieux et macabres.

Les grands salons ornés de soies et de sculptures,

Accueillaient de jeunes princes, et de vieux adonis.

Des princesses d’un soir, parées de leur malice,

Sous leurs visages masqués, exhibaient leurs courbures.

De champagnes en sourires, de danses en frénésies,

L’ivresse s’infiltra dans nos veines palpitantes,

Nimbant tous les regards de lumières scintillantes.

Venise nous accueillit, flattés et pervertis.

Emmanuel S.