29B - Dominique B - Purmamarca

Argentine du Nord, Ruta 9 de Salta à Humahuaca. Ma voiture m’éloigne des chagrins du moment. Je dépasse Jujuy. Cernée de prairies immenses ondulantes sous le vent, la route gravit lentement les contreforts des Andes. Seule au monde. Crevaison. Plus d’une heure à guetter une voiture secourable. Un pick-up brinquebalant apparait enfin. Deux andins souriants changent ma roue. Trop tard pour espérer atteindre Humahuaca avant la nuit. Une halte imprévue s’impose.

Ce sera Purmamarca, 2300 m, 512 habitants. Maisons de torchis blanches, rues en terre battue, un café-épicerie-poste-pharmacie sur la place engourdie de soleil brûlant. Une ruelle très pentue jusqu’à l’hôtel. Une chambre sommaire. Un tour pour découvrir ce « pueblo ». Tout est fermé à cette heure.

Je m’engage sur une route de pierres grises à l’autre bout du village. Un enclos à flanc de colline, le cimetière. Les fleurs, ici, sont remplacées par des guirlandes de papiers de couleurs vives, des roses des vents, des drapeaux, des croix et des objets inattendus dans un tel endroit… des peluches, des bouteilles de plastique peintes. Tous ces ornements très colorés agrémentent le lieu d’une joyeuse ingénuité.

Un rudimentaire panneau de bois rongé aux lettres quasiment effacées par des années de soleil et de vent semble vouloir décourager de s’aventurer plus loin.

La route amorce une montée puis plonge soudain vers le vide.

Une explosion. Un séisme rocheux. Une cohue de couleurs…ivoire, fauve, roux, vert, rouge, jaune, ocre… « El cerro de los siete colores » ( La montagne aux sept couleurs).

Je cale. J’oublie. Tout. Je ne sais plus. Rien. Seules ces montagnes existent. Elles absorbent tout.

Du sol gris surgissent, là des dents acérées qui dressent vers le ciel leurs aiguilles rousses déchiquetées, plus loin, grosse tortue immobile, une colline solitaire dont les strates, du fauve à l’ivoire, plissées, festonnent sagement. Patientes.

Mon regard va, vient selon un gré que je ne maitrise pas. Mon corps est de pierre. Je suis absente de l’instant. Pourtant présente à quelque chose d’encore indéfini, insaisissable. Le temps s’écoule loin de moi. La lumière crue de ce soleil d’altitude mord, taillade chaque caillou.

La sueur qui dégouline de mon front à mes yeux m’aveugle. Dans la parfaite immobilité de ce paysage minéral, un geste, un mouvement paraitraient une insulte, un sacrilège. Rien ne frémit ni n’ondule. Affleurant du brouillard flou qui mêle sueur et larmes, une forme de conscience de soi inconnue, paisible, sereine, a dé-chaîné mon esprit et mon corps.

Ma respiration contenue semble vouloir laisser toute la place au silence parfait, entier. Pas un bruissement, aucun bourdonnement, rien ne stridule ni ne siffle. Ni arbre ni buisson, pas le moindre brin d’herbe.

Un vide généreux dans lequel je flotte sans peur, sans crainte. Je ne suis plus un corps, seulement un être, rien et tout à la fois. J’appartiens. Possédée. Dépouillée. Sublimée.

Une frontière invisible s’est entrebâillée pour me permettre de pénétrer l’Eternité, ses beautés et ses ensorcellements, de les vivre dans, avec chaque cellule de mon être. L’amour premier, archaïque et sans limites se révèle dans une générosité éblouissante. Rien d’autre n’est désirable. Tout et rien unis. Simplement. Sobrement. Au passé et au présent.

Le soleil qui disparaît, laisse place à la pénombre et la fraîcheur et me réintègre au monde. Je suis épuisée. Il ne serait pas raisonnable de m’attarder et au prix d’un immense effort, je suis la route qui serpente vers le village, frôlant des à-pics ou franchissant des ruisseaux. Je n’ai plus la force d’imaginer la peur de déraper au bord des précipices ou de m’enfoncer dans les eaux galopantes.

De retour à l’hôtel, deux questions. « Combien de jours puis-je garder ma chambre ? A quelle heure se lève le soleil ? » Je règle mon réveil et, entortillée dans des draps rêches, je m’endors en un instant.

Une semaine entière, dix fois par jour, j’ai dépassé le cimetière pour m’abandonner aux couleurs et aux collines et suivre leurs mouvances silencieuses sous la roue du soleil. Et toujours la sérénité. L’émerveillement paisible. La solitude pleine. Une minuscule tristesse à l’arrivée de chaque nuit qui dérobait au regard. Le désir jamais assouvi de ne savoir qui ou quoi remercier pour le privilège de ces noces ancestrales.

Je ne retournerai jamais à Purmamarca. Nul besoin. Je porte à jamais en moi l’absolue perfection de ce voyage.

Un souhait, un désir peut-être… Lorsque le moment sera venu, se pourrait-il qu’une pincée de moi soit confiée à ces roches, au vent et au soleil ? Une modeste pincée soustraite aux oliviers de mon Sud… Une miette d’éternité…