29A - Laurent - A Nuuk

Les bourrasques chargées de flocons me fouettent le visage depuis maintenant plus de deux heures et mes pas s’enfoncent dans la neige fraîche jusqu’à mi-mollet. Parfois le vent violent fait mine de faiblir pour aussitôt redoubler de vigueur. L’air hurle en continu à mes oreilles. Les rafales projettent leurs dards de glace sur mon nez et mes pommettes. Malgré mes gants épais, mes doigts s’engourdissent. Je tente de réveiller mes pieds par de petits mouvements à l’intérieur de mes chaussures fourrées sans succès. Ils semblent avoir perdu toute sensibilité. Mes jambes ne me portent plus. Je marque un temps pour relever la tête et tenter de percer cette masse tourbillonnante qui me fait face. Je pouvais contempler ce midi la vue depuis la côte abrupte dominant le fjord parsemé d’écailles de glace. Depuis, tout s’est effacé autour de moi. J’ignore si ce que je vois appartient au ciel ou à la terre. L’espace assombri n’est plus qu’un ton indistinct, cotonneux, sans relief, sans surface, sans profondeur, entre lumière et ténèbres. Un néant. La perspective d’un retour avant la fin du jour s’évanouit et avec elle l’idée même d’un retour possible. Je tremble. Le froid n’y est pour rien cette fois. Je tremble de peur. La peur d’en finir avec la vie ne serait pas si terrible si je n’étais pas habité par ce vague sentiment d’incomplétude et de quête inassouvie. Il me manque encore un signe, une trace, une certitude. Après, seulement, je pourrai mourir.

Il y a trois jours, mon assistante est entrée dans mon bureau, s’est fendue d’un « joyeux anniversaire au fait, cinquante, c’est un chiffre » et a déposé le parapheur devant moi comme tous les mardis matins. J’ai alors levé les yeux sur elle sans un mot. Elle m’a rappelé mes rendez-vous de la journée en insistant bien sur le premier. Comme elle n’obtenait aucune réaction de ma part, elle a regagné son poste l’air renfrogné. Par la vitre qui me sépare de l’atelier j’ai regardé un long moment les rangées de climatiseurs destinés à une villa des hauteurs de Cannes. Mon cerveau s’est vidé d’un coup. Puis j’ai pris ma veste et je suis sorti. Mon assistante m’a lancé un « M. Balducci ? » avec un ton de surprise. En traversant la cour, le chef d’atelier a voulu m’arrêter. « Erik, qu’est-ce qu’on fait pour l’hôtel Mercure ? Ils ont encore appelé et... » Je n’ai pas entendu la fin de sa phrase. Surpris par mon audace, j’ai longtemps erré dans les rues de la ville, inondée des rayons du soleil prétentieux de ce 2 février. Mes pas m’ont mené jusqu’à la gare où, poussé par je ne sais quelle force intérieure, j’ai pris le premier train pour Paris. Une fois dans la capitale, j’ai senti qu’il me fallait aller jusqu’au bout, au commencement du monde, là où je savais devoir aller. Dans l’avion qui m’emmenait à Reykjavik, j’ai pourtant failli me raviser. Je n’avais rien préparé, rien emporté, rien conçu. Seule l’évidence de ma destination finale et le désir confus d’un accomplissement trop longtemps différé me retenaient de regretter mon départ. Après une nuit d’hôtel dans la capitale islandaise, j’ai pris le premier vol pour Nuuk. Là où tout avait commencé.

La tempête me paralyse mais il est hors de question que tout s’arrête maintenant. Mon cœur bat toujours, mon sang circule encore, mon cerveau est en état de marche et mes jambes, même hésitantes, répondent à mes consignes. Si le monde autour de moi a disparu, je suis encore vivant. Tant que le sol est plat, je reste certainement sur la piste. Et le prochain refuge ne devrait plus être bien loin. Il n’est pas dit que ce pas que je viens d’accomplir serait le dernier. Ni encore celui-là. Ni le prochain. Ni ses frères à suivre. Ils m’emmèneront plus loin, à l’abri. Dans une heure ou deux. Dans un quart d’heure. Dans quelques minutes. Je m’y réchaufferai. Je ne suis pas un inuit. Je n’ai pas appris l’art de la survie en milieu extrême. Mais je ne veux pas geler sur place.

Le chauffeur de taxi d’origine inuit qui devait m’amener de l’aéroport de Nuuk au centre ville avait tenu à me déposer au Nuuk Center, centre commercial où je trouverais de quoi m’équiper de vêtements chauds, à proximité de l’hôtel Hans Egede, le plus réputé de la ville. Avant de le laisser repartir et après l’avoir remercié chaleureusement, une question avait jailli de ma bouche sans avoir été préméditée. « Auriez-vous connu la famille d’Else Johansen qui vivait ici en 1970 ? » L’homme avait ri de toutes ses dents cariées. J’avais alors réalisé qu’il devait être né vingt ans plus tard. « Vous ou vos parents, bien sûr... ». Il avait ri de plus belle. Des familles Johansen, il en connaissait au moins une vingtaine. Mais d’Else, aucune. Il avait passé la première et était reparti.

Une fois équipé et installé à l’hôtel, je suis ressorti, cette fois bien couvert, pour me rendre à l’office de tourisme. L’hôtesse avait absolument tenu à me vanter les activités touristiques et sportives de la ville et de ses environs. Elle avait déjà sorti les dépliants d’excursions en traîneaux à chiens, en kayak et autres safaris de bœufs musqués, avant de m’entendre lui demander à quoi ressemblait la ville dans les années soixante. Elle m’avait regardé d’un drôle d’air puis m’avait livré sa réponse sur un ton piteux : à part le Vieux Nuuk, les habitations encore dispersées, le port et les randonnées pédestres, la ville n’offrait guère d’atouts un demi siècle plus tôt.

Je n’aurais jamais cru pouvoir un jour croiser autant de visages inuits sur le chemin du retour à l’hôtel. J’imaginais alors que, parmi tous ces habitants, certains avaient pu croiser la jeune Else, la connaître, lui parler peut-être. J’avais envie d’aborder les plus âgés pour leur poser la question mais ma première tentative avec le chauffeur de taxi m’en avait dissuadé. Pourtant j’en étais maintenant convaincu. Else Johansen avait croisé le regard de certains d’eux, qui s’en souvenaient peut-être encore. Le visage de ces inconnus était le premier lien qui me rapprochait un peu plus d’elle.

Mes pas m’enfoncent maintenant jusqu’aux genoux et j’ai l’impression de piétiner. Je ne sens plus mes doigts. La peau de mon visage me brûle. Chaque pas est un supplice et je suis incapable de me diriger sans boussole. J’ignore où je me trouve et je ne peux accrocher mon regard à aucun repère fixe. J’évalue la visibilité à quelques mètres. Tout est mouvant devant moi, impalpable, immatériel. Je n’avance plus. Un cri sort de ma gorge. Un cri pour dire ma rage. Ma rage de n’être plus en sécurité. Ma rage d’avoir été extrait d’un univers chaud et rassurant pour être plongé dans le néant d’un monde inconnu et froid. J’ai la sensation d’une douleur primitive. D’un avènement originel. Je me sens passer d’un monde à l’autre.

Le lendemain, j’avais choisi de me rendre sur les lieux où ils auraient pu se rencontrer, se retrouver les premiers jours, s’unir dans l’intimité par la suite. Je me hasardai sur le port. Lui avait fait une escale forcée de quinze jours pour une avarie de son navire. L’avait-il rencontrée ici, sur le quai ? Ou plus loin, en ville après son arrivée ? Avant de quitter les lieux, je jetai une dernière fois les yeux sur les quelques porte-conteneurs de la Royal Arctic Line amarrés au quai. D’une même couleur rouge sang. La dernière couleur que ses yeux aient sans doute vue.

Revenu au centre-ville, je l’imaginai faire découvrir sa terre nataleà son amoureux, l’emmener sur les hauteurs environnantes, gravir avec lui la colline rocheuse coincée entre la cathédrale et le rivage pour l’embrasser au pied de la fière statue de Hans Egede, l’illustre fondateur, érigée au sommet. Je m’y hissai à mon tour, scrutant chaque détail de son socle, à la recherche imaginaire d’une improbable trace de leur passage un demi-siècle plus tôt. Avait-elle gravi avec lui les cinq marches de la cathédrale où je posais les pieds pour entrer à sa suite à l’intérieur de l’édifice lambrissé de panneaux de bois rouge ? Les avaient-ils admirés comme moi ces deux grands candélabres en laiton posés sur l’autel ? Peut-être avait-elle aussi arpenté en sa compagnie les sentiers rocheux des alentours, peut-être s’étaient-ils revus dans l’une des maisons abandonnées du village fantôme de Kangeq perché, là-bas, sur un îlot rocheux de l’embouchure du fjord ? C’était pour moi une évidence : mes yeux voyaient ce qu’Else Johansen avait pu contempler avant de quitter Nuuk définitivement le jour de ses dix-huit printemps, attirée par les rivages de l’Europe, tentée par la douceur de vivre à la française et séduite par les promesses de bonheur d’un matelot marseillais du nom de Romain Balducci qui l’abandonnerait rapidement une fois débarquée en France.

Le soir venu, j’avais retrouvé mon portable, laissé volontairement à l’hôtel pour la journée. « M. Balducci, la direction du Mercure a encore appelé cet après-midi. Il faudrait vraiment faire quelque chose. Vous ne m’avez pas dit où vous êtes... Est-ce que vous rentrez bientôt ? Tenez-moi au courant, je ne sais pas quoi leur dire. Merci de me rappeler. » Le message laissé par mon assistante m’avait laissé indifférent. Je contemplais alors depuis la fenêtre de ma chambre les lumières de la ville. Je ne me sentais plus le gérant des Etablissements Erik Balducci. Je n’avais que faire des installations d’entrepôts réfrigérés et de climatiseurs domestiques. Mon esprit était ailleurs. Il était ici, à Nuuk, où la jeune Else avait vécu l’essentiel de sa vie avant de décéder à Toulon, des suites de son accouchement. Elle avait sûrement arpenté les rues du centre historique de la ville et longé ses grandes bâtisses situées près de la cathédrale, aux tons rouge brique ; elle connaissait forcément le port, où il avait débarqué ; elle avait dans doute grandi parmi les habitations de Quassussuup Tungaa, aux allures de maisons miniatures aux couleurs pastel ; elle avait peut-être vécu face au Nuup Kangerlua, le fjord de Nuuk, dans l’une de ces maisons aux couleurs franches, presque criardes. Elle avait mangé la chair des poissons de l’Atlantique, s’était nourrie de peau de baleine, de peau de narval, de viande de bœuf musqué, dont j’avais aussi goûté la saveur. Elle avait entendu le ressac comme je l’avais écouté moi-même. Elle avait posé ses pas là où j’avais posé les miens. Le Groenland l’avait vue partir et elle y était revenue avec moi. Pourtant, les liens tissés entre elle et moi depuis mon arrivée n’avaient rien de palpable. Moi seul interrogeais le passé. Et le passé ne m’avait encore adressé aucun signe tangible.

Je lance à nouveau un cri. C’est la seule énergie qui me reste. Je sais la chance d’un secours infinitésimale. Mais je crie. De toute la force dont mes entrailles sont capables. Je crie vers le ciel, je crie sur ma gauche, je crie sur ma droite. Un détail me surprend. Je m’époumone à nouveau à gauche, puis à droite. Le son est différent : plus mat et étouffé d’un côté, plus sec et audible de l’autre. Ma voix se perd sur ma gauche et me revient sur ma droite. La réverbération est le signe d’un obstacle, d’une paroi, d’un mur, peut-être. J’arrache ma jambe droite de sa gangue de neige et fait un pas de côté, puis un autre. Le souffle me manque. Je suis à bout. J’émets à nouveau de petits cris espacés pour me diriger à l’oreille et je me traîne plus que je ne marche vers la source de l’écho. Devant moi se dessine à travers les giboulées une forme sombre et régulière. Quelques pas plus loin me laissent deviner les contours d’une cabane. J’ai à peine le temps d’ouvrir la porte avant de m’écrouler au sol sur le dos, avant de refermer la porte avec les pieds. Quelques instants plus tôt, je me voyais mort. À présent, je renais. L’intérieur est sombre et la petite fenêtre ne laisse passer qu’une faible lumière d’un jour finissant. Après avoir trouvé en tâtonnant une couverture de survie, je m’allonge sur la couchette après avoir retiré mes vêtements trempés. Je m’endors, épuisé, pour me réveiller au matin. La tempête a cessé. Une douce clarté pénètre par la fenêtre de mon abri, dont je découvre à présent l’intérieur. On m’avait indiqué à l’office de tourisme la présence de ces cabanes disséminées le long des pistes de randonnée et offertes aux voyageurs imprudents ou surpris par la tempête. Je m’étais alors lancé une dernière fois au hasard, en choisissant l’itinéraire longeant le fjord et ses eaux sombres. Deux amoureux n’auraient-ils pas pu emprunter un jour de mai 1970 le sentier que je venais d’arpenter à mon tour ? À la belle saison, la balade semble idéale et ces refuges, des lieux bienvenus pour s’isoler le temps d’une halte. Ou de tout autre chose. J’observe le ciel par la fenêtre pour m’assurer du retour du beau temps. En me reculant, mes yeux sont attirés par des entailles faites ici où là dans le bois entourant l’ouverture. Des randonneurs, soucieux de laisser leur trace ont gravé leurs noms et la date de leur passage un peu partout sur les parois. Je m’amuse à les décrypter une à une lorsqu’un dessin soigneusement tracé au-dessus de la couchette attire mon regard. C’est un cœur, renfermant quatre lettres : RB d’un côté, EJ de l’autre. Et une date : 02/05/70.

Il arrive parfois que l’on doive se perdre pour se retrouver, et s’éloigner autant que possible de sa vie pour aller à la recherche de soi-même. J’ai vendu mon entreprise quelques mois plus tard pour m’installer ici, à Nuuk, la ville où j’ai été conçu, un jour de printemps, où j’aurais dû naître pour en respirer à pleins poumons le froid gorgé de vie plutôt que celui de mes chambres froides emplies de viandes mortes ; à Nuuk, où je vivrai et où je mourrai un jour après avoir vu une dernière fois les aurores en éclabousser les maisons de leurs lueurs boréales.