29A - Aline L - Maison de papier

Maison de papier

Je me réveille groggy. Trop de rêves.

Un matin tamisé de la nuit.

Une lumière laiteuse filtre à travers les shoji*, l’ombre d’un arbre frêle pendule au vent de Sibérie. D’une pièce voisine me viennent des voix chuchotées, parfois le tintement d’un gong, une odeur de foin coupé monte du tatami.

Bientôt la cloison va s’ouvrir, bientôt le thé fumant et sa douce amertume. Une servante ajoutera une bûche dans le poêle puis avant de disparaître, un furtif salut. Le yutanpo* a tiédi, je m’étire sur le futon déroulé hier par Kuniko, me replie dans la douceur de soie de mon yucata.

Au premier soir la jeune femme au teint pâle m’avait paru aussi fragile et irréelle que cette maison de papier. Le saké m’avait précipitée dans un sommeil profond.

Dans le jour hésitant, je remonte le temps.

L’étroite cabine du ferry depuis Vladivostok, la grise monotonie dedans et dehors, la mer hachée par le vent, les six jours hypnotiques dans le roulis du Transsibérien, les coupoles du Kremlin, le chauffeur de taxi amoureux de littérature, la valise bouclée le cœur trépidant.

Souvenir de celui par qui tout est venu.

Le café rue Daguerre, annexe de sa chambre sous les toits.

Ses premiers clichés publiés sur le papier glacé.

Une lame de fond née au fil de nos rencontres qui me porterait vers son île du bout du monde, Hokkaïdo.

Deux fois vingt ans ont passé. Et autant d’oubli.

Sur Instagram j’ai reconnu son style dépouillé.

Il me fallait du temps, j’ai emprunté un vieux chemin de fer, naviguant à une lenteur surannée j’ai franchi l’Oural, côtoyé Iakoutes, Bouriates, Evènes dans mon wagon de platzkart*.

Et choisi l’hiver qui repousse les voyageurs. L’attrait des vastes horizons immaculés aussi fort que mon aversion pour la foule. Depuis Moscou, sœur neige m’a accompagnée, en débarquant sur les quais d’Hakodate*, elle tombait en rafales. J’ai gagné mon ryokan* les yeux rivés sur le ballet de flocons dans le faisceau des phares.

Depuis le premier soir, Kuniko me guide dans les méandres de la culture nippone. Pour me fondre dans la pénombre des coursives, j’ai adopté un kimono bleu outremer et chaussé des geta. Le premier ofuro* s’est avéré cuisant, après la douche, le bain à 50 degrés. Et je n’étais pas seule pour mes ablutions. Volée de sourires à travers les nuées vaporeuses avec trois inconnues nues dans le bouillon fumant. Je brûlais de sortir, oubliant ma pudeur, j’ai pris congé de mes compagnes au son de leurs rires étouffés. Serait-ce mon teint de pivoine ?

Il me reste peu de temps dans la maison de papier, labyrinthe de shoji et de fusuma*. Ce matin, à mes côtés, un bonheur pour un peintre. Sur un plateau grenat, boites et bols de bois laqué se disputent la lumière du jour indigent. Je savoure lentement cette épure de riz, légumes marinés et soupe miso, mon petit déjeuner. Etendue sur le futon, la tête relevée sur un coussin de paille, je relis « Oreiller d’herbe » de Soseki, griffonne un haïku sur un papier soyeux dans les effluves de saké. Au crépuscule, Kuniko et moi partagerons la voie du thé, temps suspendu en gestes ancestraux. Une bougie à la main, nous irons contempler la calligraphie placée dans l’alcôve du tokonoma. Agenouillées face à face, nous observerons en silence la bouilloire de fonte frémir doucement sur le cylindre d’argile blanc. Du récipient de laque sombre, elle fera jaillir un nuage de poudre au ton de mousse printanière, le matcha. Admirable précision de sa main diaphane, bruit sourd du fouet en bambou. Kuniko me tendra un bol de l’élixir mousseux, je le ferai tourner dans ma paume avant de le porter à mes lèvres.

Folie douce.

Reprendre le livre où nous l’avions laissé. Il m’avait éveillée au goût âpre des terres de bout du monde. Au seuil de la vieillesse, revenir à nos émerveillements de vents râpeux, de flots durs comme un chaos de pierres, de lacs prisonniers dans un étau de glace.

Demain, sur la rive d’un lac turquoise, nos retrouvailles…

Shoji : Paroi de bois et de papier translucide

Yutanpo : bouillotte

Platzkart : 3ème classe du Transsibérien

Hakodate : Le port principal d’Hokkaïdo

Ryokan : Auberge traditionnelle

Ofuro : Rituel du bain

Fusuma : Parois pleines coulissantes