29A - Corinne LN - Keflavic

KEFLAVIC

J’avais neuf ans quand j’ai jeté cette bouteille à la mer sur la côte bretonne, j’espérais qu’elle voguerait au bout du monde pour me trouver un ami sur une plage lointaine. Je croyais la terre entière à portée de main comme sur une mappemonde et tout me semblait possible, il suffisait juste de grandir. Alors j’ai attendu, espéré et puis j’ai oublié ma bouteille de Plancoët jusqu’à la semaine dernière. Une jeune mère de famille islandaise l’a retrouvée dans un vieux carton. Mon écriture enfantine et mon petit mot l’ont émue. J’avais bien bouché ma bouteille et écrit mon nom soigneusement alors elle m’a retrouvée grâce aux réseaux sociaux et elle m’a invitée avec tellement de gentillesse que je n’ai pas pu refuser. Maintenant nous approchons du port de Keflavic et je regrette infiniment, il fait un froid polaire et je grelotte sur le pont mais j’ai le mal de mer depuis le départ du bateau. Enfant je n’avais peur de rien, maintenant j’ai peur de tout, le monde me fait peur, la violence, la maladie, les voyages, l’inconnu surtout. Je n’ai pas voulu prendre l’avion, j’avais des sueurs froides à la seule idée d’atterrir au milieu des volcans en éruption mais le voyage en bateau m’a paru bien long. Le navire s’approche lentement des cotes islandaises et, depuis la mer, l’Islande semble recouverte de la lave de ses volcans, un pays en noir et blanc avec parfois une touche de brun ou de vert bronze sous les sommets enneigés. Je m’accroche au reflet argentin du ciel dans les flaques échouées entre les falaises. Nous arrivons sur le port dans des relents de fuel et de requin pourri mais les toits rouges, verts et bleus troués par les lances noires des clochers effilés mettent un peu de couleur dans le paysage.

Anetta m’attend sur le quai, elle brandit un panneau avec mon nom. Blonde, pulpeuse et souriante, elle me serre dans ses bras, les larmes aux yeux, impossible de lui résister. Dans un pick up fatigué qui sent le foin et la pomme, nous quittons rapidement Keflavic et la route principale pour emprunter un chemin poussiéreux balayé par le vent bordé de hautes herbes jaunies. Nous arrivons dans une ferme troglodyte, un icoal, une maison en bois peint d’un vert tendre adroitement nichée dans les rochers, une prouesse architecturale pleine de charme. Autour chevaux et vaches paissent en liberté. Un grand chien aboie pour mieux se faire caresser, les enfants se précipitent pour me saluer et Aldar, le père de famille, nous accueille avec enthousiasme. Il a même préparé le repas. Après avoir enlevé mes chaussures et enfilé de drôles de chaussons poilus roses bonbon, j’esquisse mon premier sourire sincère, j’aime la chaleur humaine des islandais et nous voici enfin au chaud. Mon appétit revient et mon moral remonte. Tous nos menus seront faits principalement de poisson, saumon, hareng, morue, raie, requin et amble chevalier, un poisson local exquis, tout cela servi avec de l’orge ou des pommes de terre et quelques légumes. Les menus sont adaptés au climat. Dans mon voyage culinaire, je testerai aussi la soupe d’agneau et je ferai surtout l’expérience du Borramatur, une pâte au fumet indescriptible et au goût bien trop relevé que l’on tartine sans sourciller sur du pain de seigle quand on ignore qu’il contient un mélange d’aileron de requin, de testicules de mouton, de nageoires de phoque, avec un soupçon de baleine. Trop polie pour refuser ou critiquer, j’ai mis deux jours à digérer ma première tartine. Les repas s’arrosent à la bière d’autant plus appréciée qu’elle fut longtemps interdite en Islande. Et n’oublions pas la vodka islandaise, le reyka qui vous creuse sournoisement un trou dans l’estomac mais guérit tous les maux parait-il comme notre calvados.

Dès le lendemain mes nouveaux amis me serviront de guide. Ils ont prévu un programme chargé pour me faire découvrir les charmes de leur île. Bien à l’abri dans la voiture, nous longeons la côte, les rivières, les lits encaissés des torrents, les lacs avec leurs étonnantes cheminées, nous traversons des terres glacées et les forêts éparses pour aller admirer l’eau cristalline dans les grottes glaciaires et les cascades qui se jettent dans la mer entre les arbres en dessinant d’étranges peintures rupestres. Bien sûr, j’ai droit au bain traditionnel dans une des nombreuses marmites d’eau géothermique. Après une douche commune obligatoire, nous mijotons voluptueusement dans une eau laiteuse à trente-huit degrés. Le lendemain, nous partons au petit matin pour aller pêcher la truite mouchetée, un sport qui est aussi un style de vie pour les islandais et nous passons de longues heures immobiles, debout sur la glace et les cailloux par un froid polaire pour ramener laborieusement un malheureux petit poisson. Malgré les couches superposées et le blouson imperméable généreusement prêté par mon hôtesse, je frôle la bronchopneumonie. Nous chercherons aussi en vain des cristaux de quartz au pied des volcans mais l’adorable Anetta m’en offrira un en pendentif en souvenir.

Petit à petit j’apprends les secrets de la mythologie nordique et je découvre l’importance du monde du huldufolk dans ce pays des elfes, des trolls et des lutins. Une nuit sans lune et sans nuages, ma joyeuse famille m’emmène sur une plage au nord de l’île pour une belle surprise. Nous restons assis face à la mer pendant un long moment en parfaite osmose, serrés les uns contre les autres et les vents solaires nous offrent une aurore boréale féérique, un voile luminescent et chatoyant qui danse au firmament en dessinant des vagues et des ricochets d’un vert flamboyant cernés de pourpre et de mauve.

Je remonte sur mon navire des étoiles plein les yeux en agitant le bras à m’en décrocher l’épaule. Par Odin, je le jure, je reviendrai au pays du sourire et du requin pourri.