29A - Françoise L - L'aigle des mers

l’Aigle des mers

Ce matin de février 1984 est resté gravé dans ma mémoire, c’était à Rausu, port de pêche de la péninsule de Shiretoko à l’extrême nord de l’île de Hokkaido entre les volcans et la mer d’Okhotsk. Mon compagnon d’alors était un naturaliste, passionné d’ornithologie. Au rythme des saisons, tels des oiseaux migrateurs, nous parcourions la planète à la recherche de spécimens de plus en plus rares. Nous étions arrivés la veille dans ce port, au fin fond du Japon.

A peine sortis du train, le blizzard nous saisit, la nuit est glaciale et noire, nous relevons nos cols, serrons nos capuches et plissons nos yeux. Nous distinguons à peine les formes, juste une lueur diffuse au loin. Au port le silence domine, sous la lune la mer n’est qu’un blanc miroir. Sur les flots sombres dérivent une multitude de blocs de glace neigeux, une immensité dérivant sans fin jusqu’à l’horizon. Nous voilà enfin « au bout de la terre ».

Le lendemain, je n’ai qu’une hâte, revoir cette mer de glace. Le petit déjeuner à peine avalé, je me précipite dehors, laissant mon compagnon, dans la préparation de l’excursion de l’après midi. J’ai toujours aimé l’atmosphère des ports, sous toutes les latitudes, la fébrilité des marins s’affairant auprès de leurs embarcations, le murmure du clapot sur les coques, le souffle des embruns salés, les retours de pêche à grande marée. Je ne me lasse jamais du manège des goélands à ailes grises et du rire des mouettes, toute cette marmaille qui piaille autour des casiers débordant de poissons, ne cesse de se disputer cette pitance.

Dans ce port de Rausu, l’ambiance est particulière, les quais sont recouverts d’une couche floconneuse, la neige crisse sous mes pieds, l’air est bleuté, de larges plaques de glace flottent entre les bateaux. Autour des chalutiers l’activité est intense. L’hiver, la pêche à l’oursin, mets très apprécié des japonais, est à l’honneur. Je me suis laissée dire que certains matins on entend planer un murmure dans l’air, c’est le vent qui apporte les voix des habitants russes de l'île voisine. Ce matin là, ma contemplation est interrompue par une présence mystérieuse à ma droite. Je me tourne doucement : Il est là dressé dans son corps sombre, à quelques mètres de moi, à l’affut sur une bitte d’amarrage, un véritable seigneur, le regard fier, une belle queue blanche sous son plumage noir, un œil perçant scrutant l’horizon. Le voilà, ce fameux aigle de Steller, ce trésor national, à la fois si proche et si lointain. Majestueusement il déploie ses ailes immenses et plonge subitement vers sa proie. L’instant d’après, il est de retour, imperturbable sur son piédestal, un saumon dans son gros bec orangé. Quelle puissance ! Ce pygargue empereur surnommé « l’Aigle Dieu » laisse en moi une impression étrange d’irréalité. Ceci me hante tout le reste de la journée, au déjeuner je touche à peine à mon donburi-meishi, régal de riz et de fruits de mer. L’après-midi l’observation en bateau, des nombreux oiseaux de la péninsule : pyrargues à queue blanche, arlequins plongeurs ou harelde boréale, me laisse rêveuse. Tout cela me semble très convenu et bien fade à coté de ma rencontre matinale.

Le surlendemain nous quitterons Rausu pour rejoindre les marais de Kushiro où nous admirerons l’élégance des grues à couronne rouge. Mais, dans mes yeux reste fixé pour toujours, l’envol magnifique de l’aigle des mers.

Françoise L.