29A - Laurence P - A la recherche des derniers vikings

A la recherche des descendants des Vikings du Groënland

Venant de New York, nous atterrissons à Nuuk. Notre mission est d’aller à la rencontre des derniers descendants des vikings et de renouer avec leurs traditions ancestrales. Pour rejoindre leur camp, une Jeep est requise. A peine les bagages jetés à l’arrière , nous nous y engouffrons. Nous prenons la direction de l’Est, vers le fjord Kangertittivaq .La longue route verglacée et cabossée n’en finit pas. D’un côté, à quelques encablures de notre chemin, il y a la mer plate d’un bleu presque sinistre et de l’autre des montagnes immaculées et radieuses. L’horizontalité de la mer contraste fortement avec la verticalité des montagnes. Nous avons le sentiment d’être prisonniers de la géométrie des lieux. Entre ces deux mondes pesants, notre route traverse une petite bande de terre étonnamment verdoyante. Quelques intrépides, ou exilés, sont venus trouver refuge sur ce lopin comprimé entre mer et montagne. De-ci de-là, leurs maisonnettes de bois pimpantes et colorées ponctuent gaiement le décor.

Des centaines de miles plus tard, et sans avoir croisé une âme, l’angoisse commence à pointer.

Immanquablement, nous nous posons l’unique question. Sommes-nous vraiment sur le bon chemin ? Nos dos sont endoloris par les secousses incessantes du véhicule et nos membres sont ankylosés par nos postures pétrifiées depuis des heures . Agrippé au volant, notre conducteur reste vigilant. Il évite religieusement les congères , caillasses et nids de poule. La voiture dodeline et nous entraîne dans une vague impression nauséeuse. Les passagers sont muets ; trop muets. Nos yeux sont ancrés sur cette route qui nous berce jusqu’à l’endormissement. Une certaine monotonie s’installe virages après virages. L’impatience et la lassitude montent en chacun de nous. Enfin, le miracle attendu nous sort du mutisme, de la somnolence. Au loin, se dresse un immense panneau en fer gris. Il est fiché là, seul, dans une neige profonde. Sa grandeur ne lui permet pas de passer inaperçu. Comme une injonction, il indique aux voyageurs de prendre à droite pour rejoindre la mer du Groënland et le fjord Kangertittivaq. La route laisse place maintenant à un chemin encore plus étroit et sinueux. Nous progressons inlassablement. Un groupe de vielles maisons, posées délicatement sur la neige, est en vue. Petites, entrecroisées, elles se ressemblent. Des toits d’ardoise d’un noir intense, des murs en bois brut, de petites fenêtres exiguës et des portes étroites sans serrure composent chacune d’entre elles. Nous sommes au camp des Vikings. Un petit territoire englué dans le froid , la glace et la neige. Notre sortie du véhicule est saluée immédiatement par un homme jovial à la tignace moitié-brune, moitié-orange. Je suppose, amusée, qu’il s’agit d’un descendant direct d’ Erick Le Rouge, célèbre viking qui vivait dans ces contrées vers l’an 1000.Il fut surnommé ainsi en raison de sa couleur de cheveux. Notre homme est de stature imposante et impressionnante mais une certaine bonhomie se lit sur son visage. Derrière sa barbe, aussi hirsute que ses cheveux, un visage tanné et buriné se dessine. Il porte des rides profondes, gravées par le temps et la rudesse du pays. Néanmoins, Il engendre immédiatement la sympathie. Vêtu d’une houppelande de laine, d’un pantalon de toile ceinturé de ficelles en cuir, et chaussé de bottes en peau. il se présente. Il se nomme : Biôrn. Puis, soudain sans raison, il tournoie sur lui-même et s’égosille en pointant son doigt vers une sente, visiblement impatient de nous montrer un endroit. Cette sente est abrupte et glissante. Son ascension est périlleuse et mouvementée. En haut, nous découvrons, émerveillés, la baie encerclée entre les falaises vertigineuses du fjord. Elles sont faites de glace pure. Séculaires, elles tombent à pic dans l’océan. Les chutes d’eau dévalent, sans relâche, de ces falaises et se fracassent dans la mer. Le bruit est assourdissant mais le spectacle féérique. Quant à elle, la mer est impassible, plate et juste légèrement ondulée sous la brise. Saisis par la plénitude des lieux, nous contemplons méditatifs le paysage tout en attendant la tombée de la nuit. Dans le crépuscule, Biôrn nous dirige vers une galerie étroite creusée à même la calotte glaciaire. Là gît, légèrement incliné sur son flanc, un majestueux drakkar. Le vaisseau mythique des vikings se repose. La nuit est presque tombée. La mer est devenue d’un bleu très sombre, presque couleur ébène. Biôrn retourne à la hâte au village et revient en compagnie de trois autres gaillards costauds et pétulants. Ils sont bien décidés à nous embarquer, de nuit, dans une aventure maritime.

Le drakkar sera notre vaisseau. Il est poussé de son antre vers la mer par nos gaillards. Ils grimpent et nous pressent de les rejoindre. Quelques coups de rame le font facilement glisser sur les flots. Il est fait d’entrelacs de pièces de bois rivés par des clous épais et grossiers. A la poupe, une sorte de planche travaille en guise de barre. A la fois ventru et fin, Il est princier notre vaisseau !. Une tête de dragon, finement sculptée dans du laiton, trône à la proue. Majestueuse et fière, elle s’élance gracieusement et semble défier le ciel et les astres. Sous les reflets de la lune, le laiton vaut de l’or. Elle scintille ardemment. Bon train, les hommes déploient la voile, un simple morceau de chanvre lié au mât par des fanons de baleine. Puis, ils allument le feu sous le chaudron. Les rames sont rangées soigneusement. La voile va prend le relai. La nuit polaire, profonde et glaciale, nous incite au calme. Il vente légèrement à l’Ouest. A tribord, quelques glaces dérivent. Une baleine s’aventure à la surface et vient rompre le silence. La rencontre est solennelle et fugace. Nous l’imaginons seulement, frôlant notre navire. Des rafales de vent agitent et gonflent la voile. Notre vaisseau s’enfonce dans la nuit noire. Nos visages, mordillés par le froid, sont figés et impassibles. Nos doigts disparaissent sous une peau de phoque pour y trouver un peu de chaleur. La tête de dragon se couvre de givre. En guise de réconfort, nos gaillards sortent de leurs besaces des cornes à boire, en ivoire de morses. Les cornes se remplissent d’hydromel. Dans le chaudron, chacun picore du kiviak, un mélange de viandes faisandées. Inlassablement, notre vaisseau file vers le Nord. Soudain, Biôrn s’égosille à nouveau. Il pointe son doigt vers la tête du dragon. Des chimères lumineuses percent l’obscurité. Les aurores boréales s’invitent à bord. Tels des oriflammes vertes, bleues, rouges, elles tournoient frénétiquement sur elles-mêmes. Ces fulgurances lumineuses se donnent en spectacle. Le ciel se drape de lueurs tourbillonnantes, inquiétantes et évanescentes. Un bariolage céleste s’offre à nous. Alors, nous imaginons que ces aurores sont fantômes aspirés entre ciel et terre, des torches allumées par des esprits divins, des danseuses parées d’habits de lumière…. L’embrasement de la nuit se poursuit et notre vaisseau glisse toujours …