29A - Pierrette C - Climat

Thjorsàrdalur, Lundi 1er février

Chère Olga

Aux dernières nouvelles, brouillard et légères précipitations.

Je viens d'arriver dans ce coin d'Islande, à 35km au sud est de Reykjavik, loin de tout. Loin de toi. Je t'écris déjà, car déjà la lumière est grise, déjà le ciel est couleur de boue, déjà les moutons s'agglutinent sur la lande tels des nuages annonçant l'averse. Mes pensées elles aussi s'agglutinent et se bousculent car je ne sais plus où je suis, tant d'idées me viennent! L'horizon s'est effacé, le ciel et la mer se confondent , comme on dit dans les livres. Les livres, parlons -en ...Je suis là pour ça... Comme tu le sais, mon nouveau poste chez Zulma me vaut cet atterrissage forcé en terre inconnue. Chargée de gérer la distribution du Médicis Etranger l'excellent «miss Islande». Je dois rencontrer Audur Ava Olasfsdottir pour l'interviewer et écrire un article sur elle et sur son travail.

J'ai relu son roman dans l'avion, il raconte l'histoire de cette jeune fille née dans ce pays où la rudesse du climat et la rudesse des hommes se confondent. Dès mon arrivée ici je ne suis pas surprise. Le paysage un peu morne se pose devant mes yeux, comme un film en noir et blanc que j'aurais déjà vu. La température extérieure est de 6° et me rappelle celle de Paris. J'ai l'impression d'être suréquipée dans ma parka et ma toque de chasseur de baleines. Suréquipée aussi avec mes préjugés, mes idées toutes faites, mes nombreux diplômes, par tout un savoir qui ici ne me servira certainement à rien, qu'à me rendre un peu plus aveugle et sourde.

Installée maintenant à bord de l'autocar qui me conduit vers mon hébergement dans la petite ville de Selfoss, armée de mon carnet et de mon stylo, j'essaie d'écrire, mais le bus bringuebale et les secousses donnent à mon écriture une allure enfantine, dansante et cabossée . Par la vitre, comme Ekla la jeune femme du livre, je vois défiler un paysage vallonné, couleur de terre et de neige salie, banal, morne et sans surprise , ...sans surprise n'est pas le terme exact car sous le sol gelé, aride, couve le feu. La surprise viendra des profondeurs. En effet à notre arrivée dans ce village de la province des Dalir , une forte odeur de souffre et un voile opaque nous enveloppent, pénétrant mes narines et mes poumons avec un sans-gène éhonté. Des mots, eux aussi perdus dans le brouillard jaune me parviennent, je comprends : éruption,explosion, cratère, cendre, nuage de cendres. Dans cet instant le ciel me tombe sur la tête. Une pluie silencieuse et noire s'est mise à tomber, je déglutis péniblement, c’est acre, ça pique, j’étouffe, je suffoque, il fait presque nuit et il n'est que 14h30. Les gens semblent habitués, ils se dirigent d'un pas tranquille vers les maisons ou entrent dans les cafés, sans précipitation, mais un peu fébriles, comme s'ils se rendaient au spectacle et se hâtaient pour avoir une place au premier rang, pour ne rien manquer. J'avance au hasard guidée par les ombres qui sont en tête du troupeau, comme si mes pieds avaient quitté la terre ferme.

J'ai rendez-vous avec Audur Ava Olasfsdottir au café Mokka, celui-là même où travaillait son héroïne. J'entre, l'endroit est assez sombre mais il fait bon, une chaleur bruyante, une ambiance affairée, on boit, on parle, on s'interpelle. Certains, la joue collée à leur téléphone, interrogent des parents ou amis qui ont la chance d' habiter plus près du volcan vers les Hautes Terres. Ils répercutent dans la salle les informations sur avancées de l'éruption. J'attends Audur en buvant mon chocolat chaud.

Elle arrive enfin. Notre conversation s'anime très vite. Elle répond volontiers à mes questions à propos du volcan. Elle y répond avec précision, si bien que je crois assister au spectacle. Elle me raconte Ekla ce glacier enneigé en forme de bateau renversé elle me raconte les colères noires et les longs silences de cette montagne. Ici tout le monde respecte le monstre et le vénère. L'éruption a lieu à une quarantaine de kilomètres de l'endroit où nous sommes. Malgré la distance on peut apercevoir le feu d'artifice volcanique, comprendre les grondements sourds, les lueurs qui traversent la nuit jusqu'à nous. La présence de l'écrivain, la familiarité des gens et l'excitation curieuse qui règnent dans le café devraient me rassurer, mais j'ai peur. Peur d'avaler mon dernier chocolat chaud, peur de manger ma dernière gaufre chantilly, peur d'avoir lu mon dernier livre. Je tremble, ça ne se voit pas, c'est un séisme intérieur un tremblement qui gronde en moi depuis si longtemps. Audur me raconte l'histoire d'Ekla, cette jeune fille qui portait le nom du volcan, cette jeune fille qui était un volcan, car son écriture était un volcan. Sous la terre morne, sous le banal de la vie quotidienne, couvait le feu du désir, le feu de la désobéissance, le feu de l'insolence et de la liberté. Je tremble.

Pierrette C