29A- Emmanuel S - Drôle de voyage

On ne devrait jamais s’imaginer que partir, c’est se libérer. Jamais. Quelle idiotie ! Partir, c’est plutôt empiler son passé dans une valise, effacer avec acharnement son présent et se projeter bêtement dans un après qui n’aura jamais lieu. L’espace n’a jamais effacé le temps. Les utopies non plus.

Je m’en voulais d’avoir bondi sur cette photo dans le Nouvel Obs –on appelle ça de la perception sélective - Parmi les centaines de destinations qui s’exhibaient, je n’avais regardé ni les océans d’eaux turquoise, ni les geysers effervescents, ni les temples tarabiscotés et érotiques. Une seule image en embuscade m’avait sauté aux yeux, celle de l’île de Benhesisz, un petit royaume au large de Cabo Verde qui s’était auto-proclamé indépendant en 1947. Un roi y avait instauré une monarchie libérale et par une aberration administrative, ce micro-état s’était retrouvé autonome et l’était resté.

D’après mes recherches sur le net, je déduisis que cette île parvenait tant bien que mal à subsister grâce au tourisme qui commençait à se développer ainsi qu’à l’exportation de perles. Mais ici, point de de richesses pétrolières qui auraient pu appâter les géants des hydrocarbures, ni de faramineuses plages de sable fin propices aux grands complexes hôteliers. Ses eaux territoriales se limitaient à un anneau étriqué sans la moindre barrière de corail. Un endroit banal, s’il n’y avait eu une faune exceptionnelle. Pas les Galapagos mais presque.

Huit heures de vol avec escales multiples jusqu’à Santa Maria du Cap Vert, puis une heure vingt de bateau jusqu’à Bernitza, sa capitale, m’avaient fait regretter de m’être embarqué dans ce périple. « Est-ce que ça vaut le coup ? » m’étais-je dit alors que nous survolions l’Espagne puis le Maroc. A vrai dire, j’avais eu le coup de foudre pour l’unique hôtel de l’île, situé à cinq kilomètres de la capitale, perché au sommet d’un plateau rocheux, le nez face à l’Atlantique.

Mon arrivée tardive me confirma ce que je craignais, le petit port n’avait aucun charme, alignant des entrepôts et trois bâtiments des années 1950. La nature, particulièrement ingrate faisait ce qu’elle pouvait pour dompter un paysage noirâtre et volcanique, sur lequel ni les palmiers ni les orchidées, ni les strelitzia n’avaient leur place. Une Jeep m’attendait pour me conduire à l’hôtel. Le chauffeur, un garçon d’une vingtaine d’années d’origine indienne et portugaise, surprenait par ses yeux verts et son corps sec, frêle, et un visage délicat dont l’harmonie était gâchée par une impitoyable balafre et de nombreux cratères. Une haleine de tabac macéré dans l’ail, ôtait tout charme à sa conversation.

Pour une raison mystérieuse, la propriétaire de l’hôtel une métis qui avait dû être mignonne il y a vingt ans avant de s’empâter, avait décoré tout l’hôtel dans le style mexicain avec de nombreux ponchos colorés et des chapeaux de gaucho. Sans aucun doute, le jeune chauffeur devait être son chéri.

On me conduisit dans une salle à manger entourée de minuscules fenêtres en hauteur qui ne permettaient pas d’admirer le paysage mais dans lesquelles le vent marin s’engouffrait en sifflant à travers les interstices. Je déclinai la soupe de tortue, mais je me forçai à avaler un ragoût de pieuvres avec des galettes accompagnés d’une carafe de rosé de San Vicente.

Le vent, la chaleur et les moustiques m’empêchèrent de fermer l’œil et je me levai courbatu et de mauvaise humeur. Avant le petit déjeuner, je fis un rapide tour afin de repérer si la réalité correspondait bien aux images des publicités. L’hôtel était construit sur une plate-forme, une sorte de promontoire rocailleux à tous les vents, sur lequel des buissons chétifs et épineux parsemaient la platitude. Des dizaines de tortues au long cou, des sortes de girafes à carapace se baladaient d’un buisson à l’autre, se croisant dans la plus grande indifférence.

On me servit un café dilué et des croissants gluants imprégnés de miel, toujours privé de la moindre vue sur l’océan. La patronne accorte donnait des explications à des touristes serbes (que venaient-il faire ici ?) et j’en profitai pour m’infiltrer dans leur groupe. Une brune sculpturale et légèrement moustachue semblait jouer le rôle de la cheffe. Elle ne fit aucune difficulté à m’inclure et me présenta Jovana, Dragan, Dalibor, Josif et Veca. Je leur demandai dix minutes, le temps de me doucher, et les retrouvai devant la porte de l’hôtel où le jeune chauffeur nous attendait dans sa Jeep. On se comprima, genou contre genou, et la route commença à défiler, chaotique, poussiéreuse et monotone. A plusieurs reprises, le chauffeur arrêta son véhicule sur des aires de parking improvisées et nous fit descendre le long de raidillons qui conduisaient à des criques de sable noir. L’endroit faisait penser au film Stromboli de Rosselini dans lequel Ingrid Bergman finit pas se perdre dans des paysages de lave aride. Pour ceux qui ne l’ont pas vu, cette île prison représente ce que les cinéastes ont filmé de plus spectaculaire en matière de ténèbres et d’oppression. Ici, pas d’Ingrid Bergman mais des Iguanes goulus s’empiffrant de mouches et d’araignées, de leur langue démesurée comme un serpentin le soir du nouvel an.

Ailleurs, des dinoptères, sortes de petits animaux à mi-chemin entre des alligators et des dinosaures de taille réduite, sortaient de leurs trous pour aller pondre des œufs de la taille d’un melon, qu’ils se dépêchaient de recouvrir en grattant le sable, tout en nous observant d’un regard triste et inquiet.

Puis nous traversâmes un petit bois de cocotiers et de bananiers infesté de singes dont les minuscules têtes étaient ornées d’aigrettes rousses, et qui lançaient des morceaux de bois sur le toit de notre véhicule tout en criant et en riant avec un son de scie électrique. Le point culminant était un étrange bâtiment tenant à la fois d’un phare et d’une église baroque, situé à la pointe de l’île et d’où l’œil n’embrassait que des océans gris et un ciel démoralisant.

Sur le chemin du retour, on fit halte dans un village d’artisans qui sculptaient tous la même sculpture, des tortues au long cou en ébène. Je me posai la question de l’origine du bois d’ébène, puisqu’ici, on ne trouvait aucune forêt, mais n’osai poser la question au chauffeur. Je remarquai des buches de matière composite noire empilées à l’écart et qui venaient de Chine. Quelques tables étaient dressées sur une terrasse sur pilotis donnant sur un petit lac. Une fois assis, je contemplai le chauffeur, la guide et les serbes, tout en m’étonnant de cette petite famille incongrue assise dans cette quiétude noirâtre. On but un jus de fénel ( ? ) un fruit exotique dont l’amertume me fit penser à de la mangue mais aussi au curcuma et aux zestes de citron.

En route, il nous montra de loin une majestueuse allée de cocotiers menant à un bâtiment baroque qui avait dû être construit au XVII e siècle par les Portugais. Il s’agissait du palais du roi Costa Lorda III. On y apercevait de loin un hélicoptère et des gardes en uniforme rouge qui gesticulaient.

De retour à l’hôtel, on nous proposa une escapade à la plage. Un escalier interminable conduisait à une petite crique de sable basaltique sur lequel le chauffeur installa des nattes. Le soleil était glauque, la lumière saumâtre et l’eau de mer irisée de méduses (paraît-il inoffensives). Par moment des « vaches de mer » se trainaient difficilement d’un marigot mousseux envahi de roseaux, vers la plage en soufflant d’un air excédé.

Pendant le reste du séjour, nous refîmes à plusieurs reprise le même parcours. Les serbes semblaient enchantés par cette immersion dans ces Galapagos au rabais, photographiant à tour de bras le moindre insecte.

Ce n’est que le dernier jour qu’un événement fit bifurquer notre séjour vers de nouveaux horizons. Un jeune homme rencontré à proximité du village d’artisans, se présenta, fier, jovial et sûr de lui. Il parlait un anglais scrupuleux : « Je m’appelle Fernando Costa, je suis le neveu du Roi, et je m’occupe de la promotion de l’île. Avez-vous eu l’occasion de découvrir « Terre basse ? »

Devant notre air étonné, il ajouta : « C’est la partie de l’île qui se trouve en contrebas, à gauche du palais royal. On y accède par la route qui longe l’usine de perles. Ensuite, vous trouverez de très belle plages de sable fin. C’est là aussi où vous pourrez choisir les meilleurs restaurants, notamment si vous appréciez les langoustes et les poissons grillés ».

La « cheffe » des Serbes précisa qu’il était trop tard, que ce soir il fallait songer aux valises. De mon côté, je déclarai mon intention de m’y rendre. Le neveu du roi, (qui était peut-être Prince ?) se proposa pour me faire découvrir cette partie de l’île. « Pourquoi pas tout de suite », répondit-il. Je passai illico de la Jeep à son cabriolet rouge, en route vers l’envers du purgatoire. De longues plages de talc servaient de retraite aux touristes les plus avertis ainsi qu’aux « cachittos », une espèce de petits chiens veloutés et câlins qui venaient chercher des caresses. En arrière-plan, une frange de palmiers servait de refuge aux rossignols et aux perroquets multicolores. La douceur du sable et la tiédeur de l’eau effacèrent les cinq jours de supplice que j’avais traversés. Le « neveu », enthousiasmé par la rencontre avec un français qui exerçait dans les relations publiques, se mit en quatre et proposa de dîner avec sa copine, une jeune allemande, sur une des terrasses orientées vers la lune qui se reflétait sur la mer.

Le portable du jeune homme sonna et il se tourna avec l’air d’un petit garçon qui demande la permission : « Demain , vous seriez libre pour un dîner chez mon oncle ? »

Emmanuel Sallenave

*Ne cherchez pas dans le catalogue de Jet-Tour ou de Kuoni, cette île de Benhesisz est une pure fiction et le Roi Costa Lorda III n’a jamais existé..