29B - Corinne LN - Tout près du paradis

TOUT PRES DU PARADIS

Nous amorçons une descente chaotique après un vol interminable. Collée au hublot, Je suis subjuguée par la lumière fulgurante, j’ai le sentiment d’avoir vécu dans l’obscurité jusqu’à aujourd’hui. Vue du ciel, l’île calédonienne ressemble à un banian ce long fruit dont les kanaks raffolent entouré d’un océan de pierres précieuses, un kaléidoscope de bleu et de vert. Je distingue enfin mon île à l’extrême sud du caillou, détachée comme un point sur un « i ».

A l’aéroport de Nouméa nous passons sans transition de l’aigle au coucou, nous ne sommes qu’une petite dizaine à nous envoler pour l’Île des Pins, deux touristes australiens et quelques locaux dont une petite fille au sourire neigeux vêtue d’un uniforme bleu ciel. Dans l’avion chétif ballotté par les alizés qui me porte vers mes racines, je me sens libre et légère comme une plume entre deux ciels. L’île est toute proche maintenant et j’ai déjà le cœur posé sur mon atoll, celui de cette arrière-grand-mère à qui je dois ma peau mate et mes cheveux de jais. Depuis que je connais son histoire, je n’ai qu’une idée en tête retrouver ma famille à tout prix, comme un besoin vital. Bercée par le bruit assourdissant du moteur, je ferme les yeux. Bientôt j’apercevrai les longues plages de sable fin gardées par des rangées de pins colonnaires, l’eau cristalline ponctuée d’étranges ilots tombés du ciel et, enfin, le coucou se posera à Kuto pour m’offrir une semaine au paradis.

Dans le lagon, j’enfoncerai avec délice mes doigts de pieds dans le sable brulant délavé par le soleil, léger comme une poussière d’ivoire. Ivre de la brise marine et du parfum envoutant des fleurs tropicales, je regarderai les enfants mélanésiens se jeter dans les vagues qui éclaboussent les rochers. J’irai voir le ciel s’enflammer sur le lagon quand le soleil se noie dans le gouffre de l’horizon et je m’endormirai sous un baobab. Le soleil flamboyant se lèvera sur le rocher sacré au milieu de la crique poursuivi par les mouettes argentées et les cormorans. Je déposerai sagement deux euros dans la petite boite à confiance et, bien abritée sous mon grand chapeau, je grimperai sous le soleil ardent de l’été austral jusqu’au sommet du Pic N’Ga pour contempler les atolls. Je pleurerai de joie devant le paysage à couper le souffle et le vol somptueux de l’albatros royal. J’irai chercher la fraicheur dans les grottes par un petit sentier au long d’un ruisseau bordé de fougères arborescentes, d’araucarias, de manguiers, de cocotiers et de kaoris. Je fermerai les yeux pour mieux entendre les cris des oiseaux aux noms chantants, le guêpier arc en ciel, la colombine, le coucou éclatant, le tournepierre à collier. Je longerai les ruches abandonnées et les mystérieux tumulus qui ponctuent cet ancien récif corallien surélevé, la légende dit qu’ils gardaient au chaud les œufs d’un énorme gallinacé qui peuplait l’île cinq cent ans avant notre ère. Je n’oublierai pas de sourire et de saluer de la main tous ceux que je croiserai. Dans mon sac à dos j’ai tassé des petits cadeaux pour mes hôtes et les chefs des villages, c’est la coutume. Pleine d’espoir, je commencerai ma quête après des kuniés, je leur parlerai de mon arrière-grand-mère. Je ne connais que son si joli prénom, Moana, mais l’île est petite et pour ses habitants les ancêtres sont précieux.

Mais avant toute chose, je partirai en pèlerinage dans les ruines du bagne envahies par la végétation tropicale. Au dix-neuvième siècle on y enferma trois mille communards insurgés et des berbères algériens condamnés aux travaux forcés. C’est là que mon histoire a commencé, une histoire d’amour entre mon arrière-grand-père, un déporté, et une jeune kanak, une histoire qui s’est terminée dans les larmes. Moana avait à peine seize ans quand ma grand-mère est née. Deux mois plus tard, le bagne fermait enfin ses portes et mon arrière-grand-père enlevait sa fille pour la ramener en France et l’élever avec ses autres enfants. J’espère secrètement que Moana a pu refaire sa vie et avoir de nombreux autres enfants, ma tribu, ma nouvelle famille. Pour retrouver sa trace, j’arpenterai le petit cimetière de Vao, l’unique bourgade de l’île avec son petit café et son marché local, je ferai le tour des tombes sans relâche jusqu’à découvrir son nom gravé sur une pierre et quand je l’aurai trouvé, j’irai rencontrer mes lointains cousins. Avec ma nouvelle famille je me recueillerai aux porches des maisons sous les totems qui abritent l’esprit des ancêtres, je nagerai le long des coraux avec les dauphins, les tortues et les poissons multicolores sans craindre la morsure mortelle des tricots rayés et les poissons pierre, je suis une caldoche après-tout. Nous dégusterons des langoustes les pieds dans l’eau cristalline, les chevilles caressées par la dentelle fragile des vaguelettes. J’apprendrai la danse du pilou qui appelle les cyclones et, avec les miens, j’accueillerai le vent violent et les pluies torrentielles comme une fatalité et une délivrance.

Sans avoir posé le pied à terre, je suis déjà amoureuse de de cet atoll accroché à mes entrailles, gravé dans mes gènes et dans mon âme. Alors, le coucou m’attendra en vain car je resterai sur l’île la plus proche du paradis jusqu’à la récolte des banians en mars et même jusqu’à la grande fête coutumière en mai et peut-être qui sait jusqu’à la fin de mon temps. Un jour lointain, dans un mirage, je devinerai à l’horizon la dernière lame, celle qui recouvrira tous les atolls comme un cercueil dans un océan de lumière et je n’aurai pas peur, chez moi je n’aurai plus peur de rien ni de personne.