29B - Diana W - Tropique du cancer

Tropique du Cancer

La décision de se larguer au delà de Caracas émergeant des brumes de Pina colada et des effluves des kiosques de queso guayanes, ce petit déjeuner apprécié des noctambules sous l’influence des rythmes et élans tropicaux, fut prise presque sans s’en apercevoir, dans l’épuisement d’une rumba sans fin et d’un désir de connaitre enfin le pays de la harpe et de cette musique décrivant les plaines interminables du llano, qui telle la mer reflète le soleil levant et dont les vagues infinies dansent sur cette musique à la fois sensuelle et joyeuse.

Il était très tard ou trop tôt, je m’endormis dans la voiture bercée par l’excitation bien particulière annonçant un rêve prêt à se réaliser…

Vers l’Orénoque, le magnifique Orénoque de Jules Verne

Vers la Guyane vénézuélienne, vers les cours d’eau charriant la terre rouge et pleine de richesse de l’Amérique du Sud.

En entrouvrant les yeux sur les plaines désertiques jonchées de squelettes de bovins et ponctuées d’immenses cactus je perdis et pour longtemps le sens de ma réalité. La chaleur extérieure à la voiture était palpable malgré l’air conditionné poussé à fond.

La ville aux immeubles immenses était déjà loin et la désolation alentours m’angoissait, j’avais rêvé de luxuriantes verdures et de fleurs surdimensionnées et me trouvais face à une plaine jumelle d’un ciel chargé de nuages clairs se reflétant par un jeu d’ombres fugaces dans un jaillissement de poussière rouge en train de faire la course avec le vent …

Le ciel se peuplait d’oiseaux élégants et cruels de plus en plus nombreux et rapidement nous étions sur les rives du fleuve Apure car ces oiseaux n’étaient autres que les fameux Gavilan… Por las barrancas de Apure suspiraba un gavilan …et la harpe toujours la harpe cristalline cascadant.

Ce pays reflète à merveille le caractère et la nature de ses habitants, laideur, charme, force vitale et cette Sagesse presque orientale de l’acceptation de ce que la vie leur offre.

Ce pays d’extrême richesse (à l’époque ) et d’âpre pauvreté dont les habitants les plus démunis semblent pourtant indestructibles.

Je me laissais aller à leur rythme, à leur philosophie et la fête de tous les sens et tous les instants qu’ils me proposaient.

Arrivés enfin à Ciudad Bolivar ancienne Angostura dont les barmen raffolent pour concocter leurs cocktails car donnant cette petite amertume unique, le sommeil et la fatigue me submergèrent, je dormis 24 heures.

L’eau est une denrée rare sous le soleil guyanes les sodas poisseux font florès et l’overdose de sucre est incontournable, je me mis à rêver d’eau pure comme celle que je pouvais admirer tombant si cristalline des cascades pleines de vie entre les rochers énormes dispersés alentours à proximité du rio Negro.

Pourquoi suis je ici ?

Quel est le rendez vous ayant initié ce voyage ?

Pourquoi la poussière, la touffeur la solitude du paysage presque désolé et pourtant luxuriant ?

Le déjeuner dans une taverne en plein air suffocant surplombant l’Orénoque à l’endroit même de ce rétrécissement ( angostura ) me fit perdre tout sens d’orientation aussi bien intérieure qu’extérieure, les nuages graisseux et brûlants s’échappant de la parilla de viande chauffée à blanc et unique nourriture disponible nous transformaient en statues de graisse noircies et je tournais la tête vers le fleuve en contrebas apercevant des formes éparpillées sur les rochers au mileu de l’eau.

Angostura… Comme la constriction de ma gorge se resserrant et me remplissant tout à coup d’une angoisse irraisonnée.

Les formes allongées à y regarder avec plus d’attention, se mirent à bouger imperceptiblement et je crus distinguer des iguanes … des iguanes plus bas sur pattes que ceux aperçus dans les films tropicaux de mes souvenirs.

Ces formes étaient en fait les derniers caïmans de l’Orénoque, réduits au nombre de 30 cette année là et il me semblait qu’ils m’attendaient pour me transmettre un message, un vade-mecum à suivre pour le reste de mon voyage de vie, un important message oui !

Leurs désespoir, leur solitude, leur extermination ressemblait tant au mien.

Ayant perdu tout azimut de la vie, ne pensant plus qu’à noyer ce qui restait de temps pour moi dans les rythmes épuisants des danses tropicales, je les rejoignais dans une léthargie brûlante et échangeais avec eux un regard venu de la nuit des temps dont ils étaient les survivants.

J’étais au rendez vous qu’ils m’avaient donné

J’avais enfin la réponse à mes questions ponctuant de pourquoi de comment de quand et où

Pour rien

Comme cela

Maintenant

Ici