29B - Valérie W - En attendant Ovambo

Sola Gratia

Jamais une autruche ne resterait, comme ça, sans fuir. Et pourtant, comme l’animal, elle a un regard fixe, de longs cils recourbés au bord de grands yeux sombres. La robe brune sans bretelles posée sur sa peau noire souligne d’une ligne pure ses épaules lisses à la force tranquille. Je ne comprends pas ce qu’elle attend là, debout à côté de moi, le visage tourné vers l’océan bleu battant d’écume les rochers noirs. Ovambo. Elle s’appelle Ovambo. A quoi pense-t-elle quand elle m’observe ? Pourquoi les taches de rousseur sur ma peau blanche ne l’inquiètent-elle pas ? Je suis maigre comme un coucou, dit là-bas et avec arrogance mon grand-père à la porte de sa forge à Lüderitz à la frontière entre Alsace et Moselle. Pour moi, l’hémisphère boréal a cessé d’exister en Namibie.

Mes chaussettes noires tirebouchonnent sur mes jambes grêles. J’ai honte de mon caleçon, gris à force d’être porté trop longtemps. Malgré la chaleur, habillé de mon seul marcel à la propreté douteuse, j’éprouve un frisson fugace au souvenir de la nuit passée.

Sola Fide

Dans mon village natal, je ne rencontre jamais personne. Pourtant, j’ai besoin d’air, de connaître de nouveaux horizons, je m’étiole : tous mes proches me serinent la même rengaine. Coincé par les besoins de mes grands-parents, je n’ai eu ni le temps d’aller à l’école ni d’apprendre à lire et à écrire. On m’appelle Kolmanskop. En patois local, ça veut dire : tête d’homme du froid. Parce que j’aime ça, la neige, la glace, les températures en dessous de zéro. Je crie, je hurle de plaisir quand les flocons m’ensevelissent. Je me réfugie des heures au creux des congères sans broncher. Ma grand-mère se fâche et vient me chercher par la peau du cou pour me ramener tout grelottant mais heureux dans une maison surchauffée. Les gens me traitent de demeuré.

Qu’est-ce qui m’a donc pris de me porter volontaire pour me rendre à Lüderitz en Namibie ? Un projet de jumelage entre mon village et sa consœur des antipodes a réuni laïcs et religieux de cette petite commune de l’est de la France. Là-bas, il s’agira de redonner vie à la petite ville portuaire dont une seule artère est goudronnée. Il faudra nettoyer, réparer, construire. Pour accueillir d’ici l’hiver prochain une délégation de diplomates enthousiastes. Le pasteur m’a souri sans rien dire. Allez, courage ! Au cours des réunions de préparation à cet évènement sans précédent pour la communauté, des photos de voyages présentent des maisons aux couleurs pimpantes, des lieux de cultes semblables aux nôtres. Mais les villageois se montrent surpris par les rues brutes disparaissant progressivement sous le sable fin du désert tout proche, tout impatient de se marier à la fraîcheur des eaux violentes de l’Atlantique.

Sur le siège étriqué de l’avion surchargé, avec les images de ce qui m’attend en tête, je crains la canicule à venir. Mon rôle d’éclaireur m’apparaît totalement artificiel. J’ai une boule au ventre. Après de longues heures d’un vol fatiguant, je découvre d’en haut ce pays inconnu, le nez collé au hublot : ocre et bleu, mes couleurs préférées après le blanc.

Hémisphère austral, choc de l’atterrissage. Le pasteur a pris contact avec un vieux prêtre français en fin de carrière pour me prendre en main à mon arrivée à l’aéroport de Windhoek. Mais dès notre rencontre, son mépris me fige. Eh bien oui, je suis chétif. Et alors ? Lèvres pincées, je monte à l’arrière d’une camionnette fatiguée. Bringuebalé sur la piste caillouteuse, je boude jusqu’à la côte.

Dès le lendemain, les leçons commencent. Après une petite résistance, je finis par consentir à cet effort. Malgré mes trente ans, je suis encore capable d’apprendre. D’autant que Lüberitz en Namibie, c’est tout petit, il n’y a vraiment rien à faire. La chaleur m’étouffe un peu. Je ne sais pas trop quoi décider. Pourtant j’aimerais aller visiter le village fantôme nommé Kolmanskop, comme moi. Dix kilomètres à pied en plein cagnard ? Non merci. L’air est si lourd, je me sens transparent. D’une rue vide à l’autre, la solitude me va bien.

Solus Christus

Tous les jours, le vieil homme poursuit consciencieusement son enseignement. Me corriger l’occupe. Ses punitions sont terribles. Il erre depuis trop longtemps, désœuvré. Il a choisi sa langue maternelle. Il faut bien lui répondre. Avec mon sabir, entre patois lorrain, allemand et français.

En français, les lettres, les syllabes, les mots s’enchaînent. A l’écrit et à l’oral, j’avance. Enfin, il me semble. En quelques semaines, je peux déchiffrer la première page d’un guide de voyage pour découvrir l’Alsace. Sur mon lit, à la lumière de ma lampe de poche, je déchiffre, j’anone, je récite. Je respire à peu près correctement au sein du presbytère. Une bible est glissée régulièrement sous mon oreiller. Tout aussi régulièrement, je la ramène sur les planches du couloir, pompeusement baptisées bibliothèque.

Pendant mes leçons, Ovambo balaie nonchalamment le sol de la pièce sans porte où je travaille. Elle garde la tête baissée. Le plus souvent, le vieux prêtre l’ignore. Quand il me surprend à la regarder, il me demande de ne pas m’inquiéter. Selon lui, elle ne comprend rien, puisqu’elle ne parle que l’oshiwambo.

La chaleur sèche du désert ne me tracasse plus. Je me suis habitué au parfum d’Ovambo lorsqu’elle passe près de moi pour me servir à boire. Mais l’odeur rance du vieil homme est de plus en plus intolérable. Mes pensées s’échappent par la fenêtre aux persiennes baissées pour courir avec les gazelles affolées. Des oryx, me corrige le vieux prêtre. Dès que nos leçons interminables se terminent, je m’isole à l’ombre de mon débarras. A la nuit tombée, je profite de la fraîcheur, parfois d’un froid relatif pour aller marcher plusieurs heures. Savoir des lions à proximité me terrifie. Sans compter leur urine nauséabonde. Je crois bien avoir entendu un rugissement, un soir trop sombre.

En plein jour, je ne m’habille qu’avec le marcel, un short sur mon caleçon et les chaussettes, pour échapper à la brûlure du sable omniprésent. Tous mes autres vêtements restent dans la valise. Pas très décent, marmonne le vieil homme.

Sola Scriptura

Chaque jour, j’écris. Je ne peux plus m’arrêter. Tant de choses, d’histoires à raconter, ça n’en finit pas. Je dessine aussi. Le plus souvent sur un cahier ou parfois sur les murs des maisons abandonnées. Ici, les dunes rouges du Namib, les roches basaltiques de la côte, l’église luthérienne et ses lignes épurées sur un ciel bleu. Là, les bassines de biltong, des springboks en plein saut. Le visage d’Ovambo aussi, mais je cache ces croquis sous le sable d’une cave.

Lüberitz en Namibie va me rendre fou. La nuit dernière, je me suis glissé hors de la maison. L’odeur du poisson séché envahit tout le village. Je ne supporte plus d’entendre Ovambo pleurer. Collé contre un des murs extérieurs de la chambre du vieil homme, je lève les yeux vers le ciel, me perd sur le chemin de la voie lactée. Du presbytère, je guette les mouvements, le son de voix étouffées. Les bruits d’une plainte saturent l’espace. J’ai regagné l’intérieur de la maison. Aux cris de la jeune femme, j’ai saisi une casserole de potjiekos et je suis rentré dans la pièce d’où provenaient des appels au secours. Sans réfléchir, j’ai frappé la tête du prêtre. J’y ai mis tant de forces dans ce coup. Il a glissé sur le sol et n’a plus bougé. Ovambo s’est couverte d’un drap. Je l’ai soutenue pour sortir des lieux maudits. Dehors, elle m’a repoussé et s’est éloignée en direction d’un groupe de cabanes en bordure du village.

Soli Deo Gloria

Ce matin, assis sur la plage de rochers devant l’océan, je me sens bien. Que va-t-il m’arriver maintenant ? Je ne veux plus me retourner. A côté de moi, Ovambo me regarde.

- Ne reste pas ici…

Elle parle le français ! Devant mon air ébahi, elle sourit. Je lui demande :

- Pourquoi… Pourquoi avoir subi ?

Elle ramène sa robe sur ses genoux et se rapproche de moi. Elle tend son poing fermé au-dessus de ma main. Puis elle l’ouvre en disant :

- Pour ça…

Dans ma main, un éclat de lumière.

- C’est un… Un vrai ?

Elle reprend le diamant et y fait jouer les rayons du soleil en disant :

- Oui, un vrai… Il avait promis de me le rendre si….

Devant nous, l’océan se calme. Le vent faiblit sur les dunes. Un peu de répit. Le temps d’imaginer demain. Je dessine des petites figures dans le sable. Le long de mon dos, une tension s’absente. Mon regard se perd sur l’horizon. L’herbe de l’hiver a séché sur l’île des pingouins. Au loin, dans la baie des requins, l’ombre de la croix en pierre noire raccourcit suivant la course du soleil.

Ses lèvres effleurent mon oreille quand elle me chuchote :

- Viens avec nous. Demain on accompagne ceux qui suivent l’éclair. Ils vont voyager jusqu’au centre des dunes rouges. On ira chercher d’autres pierres de rêve…

Partir pour le désert de Namib ? Oui. Pourquoi pas. Le « nous » me fait un peu peur. Je regarde le ciel et me laisse tomber en arrière sur le sable. Elle s’allonge à côté de moi, caresse mes cheveux. Jamais encore quelqu’un n’avait fait ça pour moi. C’est très doux. Ovambo est si grande. Si forte. Son regard franc me déconcerte.

- En attendant, je t’emmène chez moi. Tu dois avoir faim. J’ai préparé des mopanis séchés. Tu vas aimer ça, c’est bon.