30 A - Dominique B - Une mère

Mes enfants ne m’aiment pas. Je le sais. Je n’ai rien fait de mal pourtant. La liste de leurs reproches est certainement interminable. Je lis dans leurs yeux, qui tentent parfois de me faire mollir, une rage contenue. Ils savent que je ne tolère aucune impolitesse ni insolence. Je détiens le pouvoir et l’autorité et je m’en sers. Je ne ressens aucun plaisir à sévir, imposer ou punir. Je fais mon devoir. Rien de plus, rien de moins. Il m’incombe de leur inculquer les règles de la politesse et les principes moraux indispensables. Pour mener à bien cette tâche bien peu gratifiante, je ne puis compter que sur ma détermination à les guider vers une vie d’adulte fort et responsable. L’intransigeance, la sévérité et l’exigence sont les trois piliers qui soutiennent toutes mes actions à leur endroit. Apprendre à obéir les prépare à un jour savoir ordonner. Toutes les règles sont claires et ne varient jamais. La constance, maître mot de toute éducation.

J’ai eu sept enfants d’un mari taciturne, modérément assidu, entièrement dévoué à son travail. Il ne voit les enfants qu’aux repas du soir qui sont pris dans un silence reposant. Nous sommes mariés depuis onze ans. Mon père me l’a présenté lors de mes 20 ans comme le meilleur parti que je puisse espérer si l’on considérait mon âge déjà avancé et mes attraits physiques limités. Le mariage fut célébré l’année suivante. J’ai enfanté depuis sans interruption. Cinq filles et deux garçons. Trois fausses couches. Je suis heureusement assez bien servie, mais les obligations d’une maîtresse de maison sont infinies. Nous recevons à dîner une fois par semaine. Notre vie bien réglée ne laisse place à aucun débordement ni aucune improvisation fantaisiste. Nous nous devons de faire honneur à notre statut de notables de notre petite ville et nos enfants démontrent par leurs comportements irréprochables nos valeurs morales.

J’ai écouté l’autre jour mes trois aînés parler de moi à voix basse en termes peu flatteurs. Pour tout dire, je les entendus faire le serment de me détester jusqu’à leur dernier jour. Cela m’a quand même un peu… ébranlée. Ne pas aimer n’est pas détester…

Aimer. A vrai dire, je ne suis pas familière de cette notion assez abstraite. Donc, mes enfants ne m’aiment pas. Mes parents non plus.

Aimer. Ça s’apprend ?