30A - Aline L. La jeune fille du Mékong

La jeune fille du Mekong

Assis sur le bord du lit, je regarde mes mains, nous nous sommes disputés. Cette fois encore, elle a pleuré, sa bouche s’est tordue, J’ai embrassé son visage, tenté de contenir le flot, les larmes ont brouillé ses traits, creusé des cavernes sous ses grands yeux perdus, Je suis noyé dans un fleuve qui me submerge, sa peine inconsolable. Et la peur de vivre sans sa peau, sans ses yeux qui m’entrainent dans les eaux troubles de son âme. Notre amour était perdu d’avance. Ma vie s’écrit au passé, sous le joug de la tradition, son seul avenir est en France. Pour échapper au mauvais sort.

Avant moi aucun amour, juste l’enfance et ses attachements, sa mère, ses frères. Mon futur mariage vient jouer le trouble-fête. Quand je rentre à Vinh Long dans la maison familiale, tout est chantier, préparatifs, peintures ravivées, carrelages briqués, meubles frottés jusqu’à l’âme, j’erre entre les murs familiers, le cœur n’y est pas. Pas encore.

Un jour peut-être je m’attacherai à mes épouses, deux sœurs issues d’une famille de négociants comme la mienne. Je maudis mon sort de fils aîné,

Celle qui me dévore et m’implore de ses yeux ruisselants a pris mon âme sur un bac qui franchit le Mékong.

Descendu des hauteurs sacrées de l’Himalaya, il finit sa course lentement dans ces basses terres et s’épanche en neuf bras, les neuf dragons. Pour vivre dans le delta, il nous faut passer d’un bord à l’autre, inlassablement. S’ancrer dans une terre qui toujours se dérobe, et bien souvent se noie. Epouser cette lenteur d’eau et de limon sous l’emprise du soleil brûlant, de la pluie.

Ce jour-là, j’étais sorti de la Bugatti pour fumer un cigare. Dans la foule bigarrée des passagers, une candide apparition. Elle était accoudée au bastingage et regardait l’eau s’enfuir en torsades. Sa robe de toile faseillait, sa peau claire semblait du même ton laiteux. La brise dessinait le corps menu d’une jeune fille à peine sortie de l’enfance. Ses pieds nus dans les sandales laissaient voir la rondeur enfantine de ses orteils, le rose nacré de ses ongles. Les femmes de ma famille tiennent cachée cette partie de leur physionomie, puissamment érotique.

J’allumai mon Partagas, et fumai en silence. A l’approche de l’embarcadère, je me glissai sur le siège arrière de l’automobile, le chauffeur fit vrombir le moteur, la jeune fille se retourna.

Pour la première fois je croisai son regard sombre, aigu et nimbé de rêves. Il me fixa et se déroba dans un même mouvement.

C’est à cet instant que tout arriva, je me trouvai soudainement enchainé à sa mélancolie, je l’avais reconnue…Elle était ma compagne depuis si longtemps.

Par chance, je n’eus pas à attendre, le lendemain le fleuve nous réunit sur le pont supérieur du bac, nous nous saluâmes d’un infime hochement de tête.

Après le nouvel an, en réponse à mon salut, elle me parla enfin, au rythme impatient des esprits précoces, elle me dit comment ces flots l’attiraient et parfois la terrifiaient. Son regard me brûlait, ses mots dansaient, ils n’attendaient pas de réponse.

A la saison des fruits, je lui portais papayes, mangues et pommes de lait. Plus tard dans la chambre de nos amours, j’en goûterais la saveur à la douceur de ses lèvres.

A l’arrivée de la mousson, je l’ai aperçue sur le bord du chemin, nous nous sommes arrêtés, elle est montée, a pris place à mes côtes, sans un mot elle a recouvert d’un sarong sa robe grise de pluie. Je me souviens du parfum des fleurs de jasmin dans ses tresses, des roulements de tambour de l’averse, des battements désordonnés de mon cœur. Avant d’avoir atteint les murs jaunes de l’école où elle logeait avec sa mère, j’ai pris sa main et l’ai embrassée. C’est elle qui m’offrit ses lèvres, avec une audace et une sensualité de jeune animal. Dans ce baiser, je sus qu’elle serait mon amante, ma sœur. Celle que rien n’effacera. Pas même les sédiments du temps.

Assis sur le bord du lit, j’ai vu sa silhouette dans la clarté soudaine de la porte entrouverte, elle s’est retournée, après un long moment, le battant de bois a gémi, elle l’a repoussé doucement. L’obscurité est revenue. Je ne la reverrai plus.