30A - Corinne LN - Seule, inattendue,

Je suis tombé en amour comme on tombe du haut d’un pont. Je l’ai vue, c’est tout, sur le bac du Mekong, seule, inattendue, dans la lumière de brume et la touffeur humide, le visage estompé sous un chapeau d’homme, un chapeau rose dont le ruban noir flottait comme un étendard. Perchée sur des chaussures dorées qui allongeaient encore sa silhouette juvénile, elle regardait le fleuve opaque s’emballer. Deux nattes cuivrées coulaient sur ses reins et sous sa robe en soie fine on devinait des seins petits et hauts perchés. Elle était à peine sortie de l’enfance et déjà tellement femme, tellement spéciale, tellement faite pour moi que je fus traversé d’un long frisson, une bouffée de désir irrésistible. Il fallait que je sorte de cette limousine, que je lui parle, que je sache. J’ai attendu que mon cœur arrête de battre la chamade et j’ai posé la main sur la poignée. J’ai vu qu’elle avait remarqué du coin de l’œil ma voiture rutilante et mon beau costume. Je me suis approché lentement. Je crois que je n’avais jamais eu aussi peur de ma vie même pas avec mon père qui sait si bien me terrifier de toute sa puissance financière. Quand elle a tourné vers moi son visage mélancolique et ses lèvres cerise, j’ai su qu’il fallait qu’elle m’aime et au même instant j’ai compris que j’allais beaucoup souffrir.

Elle n’était pas spécialement belle, j’avais croisé des femmes beaucoup plus belles pendant mes deux années d’étude en France. J’aimais regarder leurs longues jambes, je fondais devant leur liberté, leur allure, leur chic indéniable mais je n’avais jamais ressenti une attirance aussi forte, aussi magnétique. J’ai allumé une cigarette pour me donner une contenance. Je regardais ma main trembler d’émotion et de peur qu’elle me rejette. Je lui ai dit qu’elle était belle et ma surprise de la trouver ici seule blanche parmi les indigènes. Elle a refusé ma cigarette mais elle ne m’a pas repoussé, elle n’a pas souri, elle ne s’est pas enfuie non plus. Alors je lui ai proposé de la ramener à Saigon et elle a accepté. Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux sauf quand ma mère souriait parfois quand elle était encore vivante.

Je lui ai tout raconté, mes deux années d’étude à Paris, les folles soirées, la Rotonde, La Coupole. Je ne lui ai dit que bien plus tard que je n’avais jamais fini mon école commerciale en France, que j’avais échoué, que j’avais dû rentrer précipitamment. Je me suis toujours senti inférieur face aux européens, face à mon père, face à la vie qui m’a fait chétif et malingre, la peau jaune et les traits émaciés. Depuis toujours je suis convaincu que je n’ai pour moi que cet argent et cet avenir facile que l’on décidera pour moi. Toute ma vie, je resterai le fils du milliardaire chinois. Je n’ai jamais rien gagné, jamais rien choisi, jamais rien osé sauf elle. Elle sera ma seule réussite, mon seul désir assouvi et impuissant.

Immédiatement j’ai voulu qu’elle m’appartienne, je voulais son cœur, son âme et chaque parcelle de ce corps juvénile, je voulais effacer cette tristesse que je lisais dans son regard, je voulais boire les mots de ses lèvres, je voulais l’entendre crier mon nom. C’était violent. J’ai voulu qu’elle ne soit qu’à moi tout en sachant dès le départ que c’était impossible. Elle acceptera que je la raccompagne à nouveau dans la limousine et ce sera encore une autre victoire. Mais elle ne me donnera jamais que des miettes, elle me donnera son corps de toutes les façons mais rien de plus. Elle m’a dit tout de suite qu’elle ne m’aimerait jamais, ce sont les mots qu’elle a prononcé le jour où nous avons fait l’amour pour la première fois, le jour où je suis allé la chercher à la pension et j’ai osé l’amener à Cholen dans mon appartement. J’avais laissé les stores en toile baissés pour plus d’intimité mais les bruits et les odeurs épicées de la rue se faufilaient jusqu’à nous, ils nous ont accompagnés tout l’après-midi et les autres fois aussi mais nous avons appris à les aimer, ils appartenaient à nos moments d’intimité. Ce jour-là, j’avais tellement peur, je voyais cette blessure dans son regard, cet envie aussi, cette détermination. Je n’osais pas la toucher, c’est elle qui a demandé, exigé, elle avait cette force qui me manquait. Elle a fait ressortir cette violence en moi, ce désir fou. J’ai arraché ses vêtement, j’ai adoré chaque parcelle de son corps, sa peau d’ivoire si douce, ses petits seins, son ventre blanc, ses longues cuisses, le galbe de ses fesses. C’était la première fois et déjà elle demandait, elle en redemandait. Alors j’ai dévoré chaque centimètre de son corps, je l’ai prise de toutes les façons et son plaisir n’était pas feint j’en suis certain comme je suis certain que jamais je ne l’ai possédée le moins du monde.

J’ai continué à profiter de mon argent, de celui de mon père, sans vergogne. Je voyais bien que souvent elle essayait de deviner à quel point j’étais riche, ce que j’aurais pu lui offrir. Je n’avais même pas honte. Je l’ai emmenée dans les meilleurs restaurants avec son horrible famille, cette mère abusive, inutile, qui savait, qui s’en fichait qui était une part de cette souffrance en elle, ce frère ainé méprisant, avide, violent et le petit qui la faisait souffrir aussi par son impuissance, sa peur de l’ainé. Pour moi, ils n’avaient que du mépris et de la haine, c’est à peine s’ils daignaient me faire l’aumône d’un regard. Jamais ils ne m’ont remercié mais je n’en avais pas besoin, j’avais trop peur de la perdre pour leur refuser quoi que ce soit. J’aurais voulu qu’elle les quitte tous pour enlever cette ombre de son visage, j’aurais voulu la couvrir de cadeaux, l’emmener au bout du monde.

Pendant un an et demi nous avons vécu cet amour impossible, ce plaisir indicible. Chaque fois, c’était à la fois délicieux et douloureux, le plaisir me comblait et m’arrachait le cœur. Chaque fois, c’était peut-être la dernière fois, c’était elle qui déciderait, seulement elle et ça rendait les choses plus poignantes, la jouissance plus violente. Tant qu’elle avait besoin de mon argent pour son horrible famille, je pourrai la voir la toucher, faire partie de sa vie. Parfois j’ai cru qu’elle m’aimait un peu. Nous étions ensemble l’un contre l’autre, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre mais je sentais que j’étais seul avec mon amour impossible. Alors je la regardais dormir, je respirais son corps, son visage et elle était à moi, quand elle dormait, elle m’appartenait, elle n’avait pas le choix.

Il m’arrivait de rêver qu’elle mourait dans mes bras. La mort rend l’amour éternel, elle ne le tue pas, elle le magnifie. Je l’ai su quand ma mère est morte, ma mère partie trop jeune, comme un abandon, ma mère si douce, trop douce, son sourire tendre et cette même cassure dans le regard comme mon aimée, ma petite fille blanche. Mon père a tué ma mère, il ne l’a pas fait assassiner comme tant d’autres par cupidité ou par méchanceté mais il l’a détruite à petit feu en la décevant, en la manipulant, en la dévorant de l’intérieur. Mon père est un monstre, un monstre invincible. Il n’a même pas besoin de quitter son lit ou de lâcher sa pipe d’opium pour faire le mal, il a juste à donner des ordres, juste à distribuer de l’argent pour rester le plus puissant, le plus riche, l’homme qu’on craint, celui qu’on n’ose même pas détester. J’aurais aimé avoir un frère, un frère méchant et dur comme son frère ainé, un frère qui aurait tenu tête à mon père. Et moi, ils m’auraient oublié un peu, j’aurais pu vivre ma vie, une vie en accord avec mon cœur, avec mon amour éperdu et déjà perdu. Je l’aurais emmenée loin d’ici ma blanche colombe. Je l’aurais aimée sans retour, comblée de plaisir et de présents. Elle aurait adoré faire de grands voyages, découvrir le monde, j’aurais lu l’émerveillement dans son regard. J’aurais aimé vivre avec elle, jusqu’aux choses les plus simples de la vie, j’aurais aimé avoir un enfant un jour. Mais c’est elle mon enfant, mon amante, il me faut son corps, sa jouissance, son abandon jusqu’à la fin des temps.

Certains jours, je l’ai détestée aussi de ne pas me laisser même une infime chance. En fait, je suis comme mon père, je l’achète avec mon argent, je lui fais du mal. Je sais qu’à Cholen on l’appelle la petite prostituée du poste de Sadec mais ils ne savent pas, ils n’imaginent pas mon amour si pur pour cette enfant fragile et forte à la fois. Je lui ai offert un diamant pour qu’elle le garde à jamais, pour qu’on la respecte un peu.

Mon père refusera brutalement que je l’épouse. Ce père riche et puissant allongé sur son lit dans la grande maison aux balustrades bleues avec sa pipe d’opium, ce père qui a fait fortune dans l’immobilier sur le dos des petits, des faibles, qui dirige tout, qui veut tout savoir, qui veut que tout soit fait selon son désir, ce père autoritaire, exigeant, ce père qui ne m’aime que parce que je suis son fils unique, égoïstement en se fichant pas mal de mon bonheur, ce père qui veut juste que je suive ses traces, que je sois un riche chinois et que je lui assure une descendance.

Il ira jusqu’à dire qu’il préférerait me voir mort, si je l’épousais, elle que j’aime plus que ma vie, elle qui n’aurait pas voulu de moi de toute façon. Alors le jour est venu où je suis vraiment mort de chagrin, le jour où elle est partie sans hésiter, sans une larme, sans même me dire si elle m’a aimé un peu. La dernière fois, je la caressais et je m’enivrais de sa jouissance. Moi je n’avais plus de désir, seulement un mélange d’amour mêlé de haine, une féroce impuissance, un désespoir jusque dans le sexe. Quand son bateau s’est évanoui dans la brume, j’ai longtemps cherché à l’horizon, une infime trace, une dernière image comme si le temps pouvait se renverser, comme si tout pouvait recommencer.

Alors j’ai obéi, j’ai épousé ma jeune promise, je suis un bon mari, un amant assidu mais souvent je pars. Je vais seul marcher dans les rues de Chegen, retrouver sa trace, les effluves de mon amour perdu. Je disparais parfois plusieurs jours, je vais vers le barrage contempler la chaîne du Siam, ses forêts sombres et son ciel orange, je prends le bac et je suis les rives bourbeuses du Mekong dans un brouillard de larmes. Parfois je descends vers la mer pour m’y noyer et je rentre apaisé et malheureux vers mon destin, vers ma vie sans elle avec ces souvenirs qui me portent et qui me rongent.

Longtemps après, je suis à Paris, je suis enfin seul dans la chambre d’hôtel, j’ai envoyé ma jeune femme s’acheter des habits, de beaux habits, elle aimerait tant ressembler à une européenne. Je crois qu’elle sait depuis toujours, elle a entendu les rumeurs, elle a deviné mais elle ne dit rien, elle accepte. Ma main tremble sur le combiné du téléphone. Je vais l’appeler une dernière fois pour entendre sa voix, je veux juste entendre sa voix. Je veux garder le souvenir de son visage juvénile. Je l’ai si souvent imaginée marchant dans les rues de Paris avec son enfant qui aurait dû être le mien. Je veux lui dire une dernière fois que je l’aime et que je l’aimerai toujours, j’ai besoin d’entendre la douloureuse musique de mes mots. Elle ne répondra pas mais elle me croira peut-être.