30A - Emmanuel S - L'amante française

L’AMANTE FRANÇAISE

J’étouffais. L’impression d’étouffement dans notre maison était amplifié par les bois sculptés qui envahissaient tous les plafonds et les chambranles des portes comme des stalactites dorées, les nacres qui comblaient le moindre espace laissé vacant, les paravents d’ébène et d’or qui séparaient les alcôves sans leur offrir la moindre intimité, et surtout ces mouches, ces mouches qui virevoltaient, vrombissaient, tournoyaient jusque sur notre nez.

Et le pire, c’était mon père dont je subissais du matin jusqu’au soir, le caractère autoritaire dans l’entrepôt du Mékong où je le secondais. Puis à la maison, je le retrouvais encore plus despotique, terrorisant ma mère et mes sœurs. J’étais obligé de replier ma fierté devant ce petit homme qui avait conquis sa richesse à coups de transactions commerciales et de fouets. En chine, on doit aimer ses parents même si eux ne vous aiment pas. L’étouffement ne pouvait pas continuer à me prendre à la gorge, il fallait que quelqu’un m’aide à dévier mon destin.

Par une après-midi de printemps, je profitai d’un prétexte pour me rendre discrètement à Phu Than, mais aujourd’hui il ne s’agissait pas de choisir une fille, mon but était bien plus excitant, j’avais rendez-vous avec une certaine Trang. C’était un habitué de la fumerie d’opium qui m’avait conseillé de rencontrer cette femme qui excellait dans l’art de la divination. Avec pareil visage, mélange de vietnamien et mongol, elle ne pouvait être qu’une folle ou une voyante. De sa voix acérée et éraillée, elle m’avait prédit : « … dans un bref délai, vous trouverez sur votre chemin une fille ressemblant à une petite souris aux yeux regardant vers l’horizon».

Quelle déception ! Etant moi-même de taille modeste ( 1m54 ) , j’ai toujours rêvé de conquérir des femmes grandes et légèrement chevalines. Avec mon argent de poche et mon coupé six-cylindres noir, j’y parvenais souvent, mais mon rêve se dissipait au petit matin.

En fin d’après-midi je repris le bac en sens inverse en direction des entrepôts où je devais contrôler une cargaison de bois de santal provenant de Chine. Je montai sur le pont supérieur et m’adossai à une cloison métallique, profitant de la douceur du vent qui caressait mon visage. Puis je relevai de quelques centimètres mon poignet de chemise afin de regarder la Rolex du modèle « coussin en or », que mon père venait de m’offrir pour mes vingt-six ans. Un véritable globule d’or qui semblait avoir apprivoisé le Dieu du Temps.

Au même instant, j’entendis un murmure grave et intense qui ressemblait plus à un son de violoncelle qu’à une voix. « Pardon monsieur, pourriez-vous avoir l’amabilité de m’indiquer l’heure ? »

Face à moi, se tenait à bonne distance une fille, ou plutôt une fillette dont je remarquai instantanément les chaussures dorées et la robe de soie usée. Elle semblait fragile et probablement pauvre, mais il émanait d’elle une intensité étrange. L’émotion et l’envie de vivre, ou plutôt l’envie d’être, qu’elle dégageait me procura un mélange de pitié et d’attirance. Non, elle n’était pas jolie, mais son port de tête et ses cheveux bruns donnaient à son visage une beauté en dehors des critères de la beauté, quelque-chose dont elle seule dictait les règles.

Je faillis lui demander : « Ne seriez-vous pas cette fille ressemblant à une petite souris aux yeux regardant vers l’horizon, dont m’avait parlé la voyante ? » Mais je me contentai de lui demander son nom.

-Marguerite … Marguerite Donnadieu.

Pourquoi me regardait-elle avec une telle insistance ? J’étais gêné de me sentir dévisagé par cette gamine. Je n’imaginais pas qu’elle puisse être une mendiante ou une fille tarifée. Son regard me fixait de ses yeux plissés, froncés comme par un intense effort. Un effort pour me voir nettement, mais aussi un effort pour me solidifier, me projeter dans une autre réalité. Oui c’était bien cela, son regard soutenu faisait l’effet d’un projecteur qui projetait sur moi, sur mon corps, un nouveau personnage, une nouvelle âme dont j’allais devenir le héros.

Les sirènes du bac me firent sursauter. On arrivait sur l’autre rive, les passagers s’activaient pour rejoindre la passerelle. Nous étions toujours là sur le pont. Immobiles.

Allais-je la revoir ? Qu’en dirait mon père ? Il me faudrait faire preuve de discrétion, vivre cet épisode en cachette, ce qui d’une certaine manière m’ouvrait de nouvelles perspectives. Cette fille du haut de ses quinze ans allait-elle me conduire hors des murailles de ma famille, loin de l’autorité de mon père ?

-Je m’appelle Huynh Thuy Lê, lui dis-je. Ne sachant quoi ajouter, je précisai : « je suis Chinois », comme si l’origine de ma famille me positionnait au-dessus du vulgaire, des Vietnamiens.

Elle resta muette, mais ce silence n’avait rien d’un refus de communication, c’était plutôt un moulin qui tournait dans sa tête et qui évaluait les interdits et les tentations : - - cet homme est élégant et sûr de lui, nous avons une grande différence d’âge, il est aussi petit que moi, il est chinois et je suis française, je ne suis pas une femme qu’il peut acheter avec sa richesse, son aisance m’attire…

Alors que je ne lui avais rien demandé, elle affirma : « Oui, je suis d’accord ».

Je lui répondis : « C’est possible, ce soir, après mon travail, nous pourrions nous retrouver, prendre un verre ? »

-Ma mère est très stricte, elle est institutrice et je dois me conformer à ses règles. Mais une autre fois, si vous voulez ?

Nous nous retrouvâmes le lendemain en début d’après-midi et la plupart des après-midi qui suivirent. Pendant trois ans, je fus son amant et elle resta mon secret, ma cachette. Grace à elle, je parvenais à m’échapper d’un père tyrannique, d’une vie de routine. Moi, je lui offrais ce qu’un amant peut offrir. J’essayais de la gâter sans que notre différence ne puisse l’offenser. Nous étions heureux, enfin moi je l’étais.

Puis elle repartit pour la France et je me mariai. Mon épouse Vietnamienne ne pouvait rivaliser avec la petite souris aux yeux regardant l’horizon. J’étais insatisfait. Pour y remédier, je choisis comme maîtresse la sœur de ma femme. Même ce ménage à trois ne parvint pas à combler le vide qu’elle avait laissé.

Par une sorte de prémonition, mon père avait deviné les désastres qui allaient se succéder : massacres de la guerre d’Indochine, invasion de Japonais sanguinaires pendant la deuxième guerre mondiale, bain de sang de la guerre du Vietnam, tyrannie du régime communiste. Mon père –je l’en remercie- m’éloigna en m’envoyant à San Francisco rejoindre un cousin chinois éloigné. Je réussis à développer l’import-export de produits chinois et à survivre, puis à prospérer.

Personne ne sut qu’en 1981, je fis un aller-retour en France et que je me rendis à Trouville. Le grand immeuble des « Roches Noires » dominait la mer grise avec l’orgueil sinistre d’un palace délabré. Marguerite Donnadieu devenue Marguerite Duras y habitait un appartement décoré d’étoffes multicolore fanées, de coussins défraîchis et d’objets asiatiques. Deux fenêtres plongeaient sur un panorama gris qui soudait la mer et le ciel. Après la stupéfaction de se retrouver, nous descendîmes, encapuchonnés et emmitouflés, pour une longue marche le long de la plage. Les épaisses lunettes rondes qui masquaient ses yeux, se chargeaient de gouttes de pluie, l’empêchant de voir réellement qui elle avait en face d’elle. Elle ne me voyait pas.

-Il est inutile que nous révélions cette rencontre, me dit-elle d’une voix qui ne laissait aucune place au doute. Personne ne doit savoir. Tu n’es plus le même homme, je ne suis plus la même femme. L’homme que j’ai aimé, c’est celui qui est dans mon livre, un homme de vingt-sept ans. Tout le reste n’a aucune importance. Non, je ne t’ai pas rencontré aujourd’hui, je ne le veux pas.

-Accepterais-tu que nous restions encore un moment ?

-Oui je veux bien. Nous pourrions décider que c’est un autre homme et une autre femme, rien à voir avec nous deux. Un homme que personne ne connaît, un homme que j’ai rencontré par hasard, ici sur cette plage.

Stupéfait par sa réaction, je lui demandai : « et un déjeuner ? ».

Elle hésita un instant puis me dit :

-Si c’est un autre que toi et une autre que moi-même, nous pouvons en effet envisager un déjeuner. Elle me tendit une casquette et des lunettes de soleil avant de rejoindre ma voiture. Parmi les divers restaurants qui s’alignaient sur le quai, elle choisit « Les Voiles » à côté d’un autre qui s’appelait « Les Vapeurs ». Nous entrâmes et on lui proposa une table à l’écart, probablement sa table habituelle.

Un jeune homme se matérialisa dans la salle, un certain Yann Andréa. Elle s’adressa à lui : « Devine sur qui je viens de tomber, mon acupuncteur chinois ! Il vit à Paris et il est venu ici pour le week-end » Le jeune moustachu me dévisagea d’un air pincé comme si j’allais lui subtiliser sa proie. Alors qu’il me tendait la main, elle l’arrêta : « Laisse-nous ! Laisse-nous seuls, je dois m’entretenir avec lui de mes problèmes de vertèbres, tu sais bien que je rapetisse de jour en jour. »

-Qui est-il, lui demandai-je ?

-Un complice littéraire, un admirateur platonique et un ami dévoué. Mais compte tenu de ce qu’il est, il ne sera jamais un amant.

Elle enleva ses épaisses lunettes et je crus qu’elle me souriait, mais en fait elle tentait sans y parvenir de décoincer une arête de poisson.

Je me regardai dans le miroir et je découvris le reflet d’un vieux chinois microscopique au visage ravagé et au crâne chauve. Cette image m’apitoya et me créa une sorte de vertige, le vertige tragique du temps indompté.

Elle devina ce que j’avais vu et qui m’avait contrarié.

Elle me lança un regard indulgent et attendri, puis elle me sourit.

Emmanuel Sallenave

*L’exil de Huynh Thuy Lê à San Francisco est une invention, de même que sa rencontre avec Marguerite Duras à Trouville qui n’a jamais eu lieu. Elle a été imaginée à partir de lieux et de détails réellement observé sur place.