30A - Pierrette C - Cet obscur objet...

CET OBSCUR OBJET...

Prendre la parole maintenant.

Oser défaire le roman, oser dire le chagrin, l'espoir déçu, avouer la peur, reconnaître ma lâcheté de jeune homme de n'avoir su affronter l'interdit, de n'avoir pas cassé la gueule au frère aîné. Dire ma honte d'avoir tout accepté parce que j'aimais, parce que je l'aimais. Je ne faisais pas le poids. Physiquement. Ma pureté, ma naïveté étaient ma violence, mon incompréhension de leur monde, ma bêtise

Je n'ai pas de nom je n'en n'ai jamais eu, pour la petite je suis l'amant, l'objet du désir, seulement l'amant.

Je prends la parole malgré la prescription.

Je suis «le Chinois», ma famille est originaire de la Chine du Nord. A l'époque, mon père possède une fortune considérable, amassée au cours de transactions immobilières, et dans la construction ..

Le bac glisse lentement sur les eaux boueuses du Mékong, court trajet d'une rive à l'autre. S'entassent pèle -mêle des silhouettes claires coiffées de grands chapeaux sous lesquels disparaissent les visages, des femmes sans âge, quelques enfants, tous chargés de paniers remplis de légumes et de fruits.

Je porte un très beau costume. Mes deux années passées en France, m'ont donné le goût de l'élégance à l'occidentale. Je ressemble aux européens de l'administration .Les blancs.

Elle est seule. Seule dans sa robe claire, elle est seule a porter ce chapeau d'homme, seule a se tenir bien droite sur des sandales en lamé, seule a être blanche sur cette embarcation. Mon regard ne la gêne pas, elle semble indifférente, ma limousine noire qui attend sur le quai semble la fasciner .

Elle accepte sans hésiter ma proposition de l'accompagner. Elle est très jeune mais ses 15ans ne sont pas un obstacle pour moi. J'ai 32ans, le temps est venu pour moi de me marier.

Elle est jeune, elle est blanche, les blancs sont encore les maîtres dans l'Indochine de 1930, des maîtres ruinés, mais arrogants. Sa famille est pauvre, elle me le dit clairement, évoque les difficultés pour sa mère de les faire vivre, elle et ses deux frères.. depuis la mort du père, depuis l'achat calamiteux de la concession improductive. Je donne l'argent, les cadeaux je donne l'impossible, l'impensable. La mère et les frères sont odieux, me traitent avec mépris, acceptent mes cadeaux sans remercier, sans même m'adresser la parole, chaque rencontre avec eux est une humiliation, ils sont les maîtres , surtout les frères. Surtout le frère aîné, une petite brute, sans âme. Le frère aîné, son désir incestueux pour sa sœur, le frère aîné, l'aimé de la mère.

Elle, la petite blanche, ne m'aimera jamais. La question ne se pose pas, pour elle. Elle est libre.

Pierrette C