30A2 - Bénédicte-Fredaine Le venin

Le venin

Quitter Shanghai pour retourner dans la France profonde, quel ennui ! J’ai tellement aimé la vie brillante et mondaine de cette grande ville en plein essor. Mon mari, professeur de droit international à l’Université catholique y était un homme estimé, ce qui nous a valu de belles invitations dans un univers cosmopolite, aimable et policé. Jolie comme je suis, disait-on, et je finirai par le croire, je mettais notre couple en valeur : Jacques Rezeau, mon époux depuis 1913, homme de 45 ans escorté d’une femme de dix ans plus jeune au maintien exemplaire, suffisaient à plaire. Je suis née Pluvinec, n’est-ce pas, une famille respectable et fortunée, dans laquelle on est banquier, sénateur, lieutenant de cuirassier mort au champ d’honneur ! La famille Rezeau compte bien quelques personnages intéressants, mais sans aucune fortune. Le petit Marcel qui nous accompagne est né en Chine. Comme c’est exotique ! C’est un enfant adorable, intelligent que je surnomme Cropette, il donnait toute satisfaction à ses gouvernantes là-bas. Il ne connaît pas ses frères, ces dadais que je n’ai pas vus depuis près de quatre ans. Nous les avions confiés à la mère de mon mari, dans son Craonnais natal. Cette solution me convenait parfaitement car cela me libérait d’un pouponnage que je n’aime guère, et ce déplacement correspondait à une nomination valorisante pour mon époux, ce qui -de vous à moi- ne peut pas lui faire de mal ! Mais hélas, tout ceci est fini, bien fini. Et si nous sommes aujourd’hui dans ce train brinquebalant, c’est que nous avons appris le récent décès de ma belle-mère. Elle ne m’était pas sympathique, mais je reconnais qu’elle m’aura été utile au moins une fois dans sa vie, en gardant les enfants. Le devoir nous appelle, nous devons rentrer en France et reprendre en main le domaine de mon illustre hobereau de mari sans fortune Et ce maudit train me secoue de manière intolérable. Dieu que ce voyage est fatigant !

« Marcel, cesse de balancer tes jambes, tu me donnes la migraine. L’enfant s’arrête aussitôt.

— Tu sais, mon petit, que nous allons retrouver tes deux grands frères. Tu ne les connais pas encore, mais ne t’inquiète pas, ils seront gentils avec toi, je te protégerai, dit-elle en lui passant la main sur les cheveux. L’enfant ne réagit pas ; par la fenêtre du train, il regarde le paysage inconnu pour lui. On approche de l’arrivée. « Segré, deux minutes d’arrêt ! annonce le haut-parleur.

— Jean, dépêchez-vous, gronde Mme Rezeau, nous n’avons pas beaucoup de temps !

— Voyons, le chef de train verra bien que nous n’avons pas fini de descendre ma chère ! Bien : une valise, deux valises, votre sac de voyage, celui de Marcel, et ma serviette. Quel chargement ! Permettez-moi, chère amie, de vous suggérer d’ajuster votre chapeau. » Mme Rezeau redresse son étrange chapeau, très mode, en forme de cloche à fromage, elle tire sur sa veste, prend un sac, et se poste dans le couloir, non sans avoir appelé le petit garçon qui reste là-bas terré dans son coin. M. Rezeau a passé la tête par la fenêtre et reconnu ses fils sur le quai. Ils ont tellement grandi en leur absence… Tout ému, il prend les bagages qu’il peut embrasser, avant d’être aidé par Mademoiselle que sa femme a appelée sur un ton comminatoire. Pour lui, c’est le retour au pays de ses origines. Il rentre chez lui, à La Belle Angerie, c’est apaisant. Mais il songe que la demeure de famille semblera bien vide sans sa mère, sa pauvre mère qu’il n’a pu accompagner dans ses derniers moments… Bien au contraire, sa femme a fait traîner en longueur – huit mois ! – leur retour. Il a bien fallu adopter son rythme à elle… elle est si exigeante !

Le train hoquète une dernière fois avant la seconde annonce : « Segré, deux minutes d’arrêt !

— Ah ce train ! rouspète sa femme. Quelle brutalité, c’est exaspérant ! Nous ne sommes pas du bétail, tout de même ! »

A cet instant, juste dans l’alignement de son regard apparaissent, devant la porte du wagon, deux garçonnets qui la dévisagent : ses deux fils, Ferdinand, surnommé Chiffe, ou Fredie, et Jean dit Brasse-Bouillon. Depuis quand regarde-t-on les adultes aussi effrontément ? Quel sans gêne ! Ah, je vais avoir du travail avec ces deux-là !

Lorsqu’elle avance le pied pour descendre du train, voici que les deux garçons, heureux de la retrouver, se précipitent vers elle, se jettent dans ses jambes. C’est trop fort, ils vont me faire tomber ces vauriens. Furieuse de ce comportement qui lui fait rater le mouvement qu’elle avait prévu – une élégante descente des degrés métalliques conduisant au quai – d’un preste va et vient de la main, elle leur assène une gifle à chacun. Et elle ne peut s’empêcher de proférer des propos sévères à l’encontre de sa défunte belle-mère qui leur aura donné une bien piètre éducation ! Leur père attristé de ce premier contact, les met en relation avec le petit Marcel, qui refuse de leur serrer la main. Sur le quai Mme Rezeau répartit autoritairement les bagages, n’hésitant pas à donner un coup de pied dans les jambes de Jean pour se faire obéir. La valise qu’elle veut lui faire porter est évidemment beaucoup trop lourde pour lui qui n’a que huit ans. Aussitôt, Il lui en veut. Ah, ah ! on rechigne ? Je le materai celui-là. Entre eux, la guerre est déclarée.

Peu après leur retour à la Belle Angerie, une séance officielle d’énoncé des directives à respecter est organisée. Le chef de famille M. Rezeau expose l’emploi du temps à l’assistance, attentive. Il est sans cesse interrompu par sa femme qui précise sur un ton péremptoire lesdites consignes. Cela commence par le menu du petit déjeuner : une soupe remplacera le café au lait, sauf pour Marcel. Puis la dame Rezeau, née Pluvinec, manifeste son avarice et ce que l’on peut qualifier de sadisme en interdisant mille bonnes choses de la vie aux garçons : le lait, le vin, le chauffage dans les chambres, les oreillers et enfin, sous prétexte d’hygiène, elle leur rasera la tête. Voici qu’elle accuse la gouvernante, Mademoiselle, de dresser les enfants contre leur mère, tout comme le faisait d’ailleurs la mère de son mari. Elle affiche sa « clairvoyance » pour asseoir son incontestable puissance de maîtresse de céans.

Les repas sont moments de torture pour les enfants. Passe encore pour parler uniquement l’anglais à table, mais toute tenue insatisfaisante est cruellement punie : avec les dents de sa fourchette cette mère agressive pique la main du fautif jusqu’au sang, malgré les timides remarques de son époux « Avec le dos de la fourchette, ma chère ! ».

Mon pauvre mari ! Toujours dans les nuages, il est tolérant par faiblesse. Il ne sait pas ce que j’ai vécu au pensionnat de Vannes ! Le réfectoire trop sonore, le dortoir impersonnel, et cette constante sévérité. Ici, je veux de l’ordre et de la discipline. On me croit avare, mais pourquoi payer un jardinier à désherber tandis que mes fils peuvent parfaitement le faire ? Cela leur semble indigne de leur présumé statut ? Fadaises ! Au moins ils seront occupés à une activité utile que je peux surveiller et commenter à loisir, sans frais ! N’oublions pas que la famille Rezeau est loin d’être riche, et je ne veux pas dépenser ma dot dans les frais quotidiens. D’ailleurs, j’y songe, puisque nous sommes à la campagne, je vais leur donner les chaussants faits pour la gadoue locale : de bons gros sabots en bois, inusables, dans lesquels ils iront pieds nus. Sauf mon petit Marcel bien sûr, qui pourra y glisser ses chaussons ! Fredie et Brasse-Bouillon connurent ainsi les ampoules, le froid, et le vacarme du bois qui, sournoiserie subtile de leur mère, indiquait à chaque instant où ils se trouvaient grâce au claquement des semelles sur le sol.

Par prudence je vais tout mettre sous clef, les provisions de bouche, les objets de valeur y inclus leur timbales en argent, leur médailles de baptême en or, tout. Et je garderai la clef de l’armoire à clefs sur moi. Il faut mater ces garçons, leur père s’occupe de ses insectes, il les classe, ce que j’apprécie, mais il est absent de notre quotidien. C’est donc à moi seule de diriger cette maisonnée. Ce n’est pas la vie dont je rêvais, mais il faut de l’ordre, de la discipline, c’est ce que j’ai appris en pension. En matière de discipline, j’ai institué les confessions quotidiennes et publiques, mon petit Marcel acceptant volontiers de récolter pour moi les informations « complémentaires ». J’ai même réussi à convaincre le précepteur qui est un abbé, et mon mari ! Mais pour les enfants, c’en était trop : cette mesure diabolique était indigne d’une mère, même très autoritaire. Fredie, spécialiste des mots inventa pour me désigner un terme inédit, situé entre Folle et Cochon : ce sera Folcoche. Oui je sais bien qu’ils me nomment Folcoche ! Ils ont crié ce nouveau sobriquet suffisamment fort à travers la cloison pour que j’entende, et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde, croyez-moi !

Je sais que mon mari a horreur des disputes et des cris ; il préfère composer, obtempérer. Pourtant un jour je l’ai vu en fureur à mon encontre. Soudain rouge violacé, les veines du cou gonflées, il hurla « Non mais Paule est-ce que tu vas nous foutre la paix, oui ! …fous-moi le camp dans ta chambre ! » Ce lâche prenait la défense de ses enfants, vous vous rendez compte ? Il me grondait ! Et devant eux ! C’était inconcevable. Je restai pétrifiée et jouai bien entendu la dignité offensée, muette ; il se calma. De retour à la maison, je me suis bien vengée sur les enfants, à commencer sur ce pauvre Cropette qui se trouvait sur mon chemin. Puis j’attaquai la Chiffe ; hélas pour moi il avait mis au point une stratégie de fuite qui me faisait le corriger dans le vide ou, dans le meilleur des cas, du bout des doigts. Soudain je reçus des coups de coude de Jean qui défendait son frère, quel toupet ! En vertu de quel droit ? Il me faisait horriblement mal avec ses coudes pointus, ses coups de pied dans les tibias. Je n’y tins plus, je le frappais, le frappais jusqu’à en être épuisée. Il était couvert d’ecchymoses, j’entr’aperçus les deux autres cachés sous la console. J’ai bien remarqué, au dîner, le regard d’amical soutien que mon lâche époux lui offrit.

Franchement ce Jean est insupportable. Savez-vous qu’il ose me fixer pendant des heures à table, nous sommes là comme deux chiens de faïence, à nous regarder les yeux dans les yeux. Il ne me lâche pas tant que je n’ai pas baissé les yeux la première. Il a en tout cas tenu bien plus longtemps que sa Chiffe de frère qui avait tenté l’expérience. Quelle insolence ! Outrée, j’ai piqué de ma fourchette la main de Fredie, sous prétexte qu’il grattait la nappe, ce qui m’exaspérait. Je fus si contrariée par cette confrontation qu’elle a provoqué chez moi une effroyable crise hépatique. Je perdis connaissance. C’était l’époque de la réunion annuelle, dans notre demeure, de tous les notables de la région. Mon époux m’a proposé d’annuler cette fête, eu égard à mon état de santé. Ma dignité étant en jeu, je déclinai sa proposition tout en songeant que c’était une bien lourde dépense... Le soir des mondanités, je sentis une nouvelle crise me reprendre. Je m’éclipsai discrètement, montai dans ma chambre, et je me fis une salvatrice piqure de morphine. Je m’endormis après m’être dignement mise en tenue de nuit.

Tout à fait d’attaque le lendemain, j’eus encore maille à partir avec ce Brasse-Brouillon, qui me répondit avec une insolence intolérable. Je le giflai, mais j’avoue humblement que ce fut dans le vide, il s’était esquivé à temps. Dans ma surprise, j’ai songé que ce garçon me rappelait ma propre attitude lorsque j’étais en pension. Je trouvais toujours le moyen de faire rater les punitions, de déstabiliser l’interlocuteur. Et c’est presque avec une certaine complicité que je m’entendis lui déclarer qu’il était bien le seul de mes fils à me ressembler autant. Avais-je de l’admiration pour lui, si ce n’était de l’amour maternel ?

Contrainte de faire opérer cette vésicule biliaire, je fus absente de La Belle Angerie pendant deux longs mois. Quelle honte à mon retour de constater le laisser-aller qui régnait, soutenu par l’abbé et par le père de mes enfants ! Heureusement, j’avais toujours ce cher petit Cropette de mon côté. Je le gardai avec moi lorsque mon mari invité en séjour par un ami entomologiste emmena avec lui les deux grands. Pendant leur escapade j’ai découvert une cachette dans la chambre de Fredie : c’est l’odeur des œufs pourris, qui m’a alertée. Outre des victuailles, des rillettes, je trouvai là plusieurs clefs de mes armoires ! On risquait donc un jour prochain de les visiter à mon insu… Avant de prendre les mesures de rétorsion adaptées, j’en parlai à mon époux dont je voulais l’approbation préalable car l’affaire était grave. Fredie, coupable et ainé de la fratrie fut fouetté comme il se doit et assigné à résidence, sauf pour la messe. J’ai su par la suite que c’était Jean, encore une fois, qui était l’instigateur de cette cachette, qu’il en avait informé son père, tout en le priant de les mettre au collège. Mais le collège représente une grosse dépense ! Et puis, moi, que ferais-je toute seule dans cette grande bâtisse, mon mari étant occupé au second étage avec ses insectes ? Cette campagne profonde est un désert culturel, et les mondanités rares et bien vaines.

Les confrontations verbales avec Jean devenaient des passes d’armes. Il n’était pas dupe de mes allusions. Il maniait la perfidie du sous-entendu avec une maîtrise remarquable. Mais le sommet de notre guerre intestine n’était pas encore atteint. Il y eut l’incident de la rivière. Je surpris les garçons en canot sur le petit cours d’eau, malgré mon interdiction formelle. Dans l’affaire, je tombai à l’eau. Je pus m’en sortir, seule, car ces maladroits avaient perdu leur aviron dans la manœuvre. A mon avis l’incident de la rivière était prémédité et organisé par Brasse-Bouillon. Je décidai donc de le faire fouetter, pour une fois avec l’assentiment de son père. Las ! Averti par Chiffe, Jean s’était barricadé dans sa chambre. Le lendemain matin, il avait disparu.

Un télégramme de mes parents nous avisa rapidement qu’il s’était réfugié chez eux, à Paris, qu’ils avaient apprécié le caractère de ce garçon, dans lequel ils se reconnaissaient. Eh bien, je fus plutôt fière que ce fils qui me ressemblait tant soit remonté aux sources, ce que je n’avais pas osé faire à son âge.

Pour autant je n’avais pas pris ma revanche. Et lui non plus. Il se révéla beaucoup plus habile que moi dans ma tentative de le faire accuser d’avoir volé mon portefeuille, ce qui l’aurait immédiatement conduit à la maison de correction. Sa préscience et sa logique implacable le rendirent vainqueur de notre lutte. Il avait gagné. A cours d’argument, je lui demandai ce qu’il voulait. Il déclara, calmement, vouloir me quitter.

A la rentrée scolaire, ils partirent tous les trois au collège. Cela représentait une partie de ma dot (dépréciée par la mauvaise gestion de mon mari) et une activité salariée pour mon époux, lequel considérait qu’il n’était pas honorable de dépendre d’un salaire.

Voici comment j’ai capitulé devant un enfant qui insultait sans vergogne mon autorité. C’était sans espoir, mes trois fils me haïssaient, j’avais craché trop de venin.

Fredaine ☐