30A2 - Francoise L - Un peu de répit

Un peu de répit

Vous voici enfin au collège ! C’est une victoire pour toi, Brasse-bouillon, pour moi c’est un soulagement, vous étiez devenus trop lourds et trop méchants. Enfin du répit, plus de pistolétade, plus de Folcoche et autres vengeances, ce soir c’est la trêve !

Prétextant une migraine, j’ai ordonné à Fine de servir le diner de votre père dans la salle à manger, de dire à Monsieur que j’avais besoin de repos. Votre père ne s’est nullement inquiété de moi, en compagnie de ses mouches il n’est jamais seul. Le diner terminé, il se précipitera dans son bureau, pour les retrouver.

Après avoir bu un léger bouillon, je peux étendre mes jambes, elles sont fatiguées, lourdes de tenir debout toute la journée, usées de monter, descendre les escaliers de l’office à l’étage des garçons, de vérifier que tout soit propre, rangé et nettoyé. Je n’en peux plus de cette Belle-Angerie, cette immense demeure délabrée aux longs couloirs, règne de la poussière et du courant d’air. Je la porte sur mes épaules, comme je vous porte tous, le Brasse-Bouillon, ses frères et leur père. Je sais, vous me détestez tous. J’aurais tant aimé avoir une fille, elle m’aurait secondée, je l’aurais conseillée. Nous serions allées en courses, lui acheter de jolies toilettes et faire des visites en ville. Bien sûr il aurait fallu la marier, je me serais inquiétée. Oui, une gentille fille …

Non, j’ai eu trois garçons, le premier, à peine mariée j’étais grosse. Je ne l’ai jamais senti en moi, à sa naissance mes chairs se sont déchirées, ce geignard m’était étranger. Le deuxième me donnait des coups dans la matrice, des coups que j’espérais tant féminins. Ce fut un autre fils, pesant bien huit livres. Il était affreux avec de grandes oreilles, me fixant déjà du regard. Ses hurlements nuit et jour, m’excédaient. Le troisième, il vient de loin, il est né en Chine. C’était un nourrisson tout blond, aux cheveux fins, il ne pleurait pas.

Lorsque sur le quai de la gare je vous ai retrouvé Ferdinand et toi Jean, deux grands de huit et dix ans, deux regards avides, braqués sur moi. Je fus effarée, quelle insolence ! comment oser dévisager ainsi leur mère. J’avais quitté des bébés et je retrouvais deux effrontés en culotte courte. Tout de suite j’ai mis la distance. Je ne ferais pas semblant, aucun compromis ; les baisers sur le front des enfants, je les ai en horreur. Arrivée au manoir j’imposais mes règles, la maîtresse de maison se doit d’être ferme et respectée. Une bonne éducation est stricte et intransigeante sur la politesse, l’hygiène et la sécurité. Avoir des enfants, c’est un devoir, la sévérité est un mal nécessaire. Il est indispensable de les dresser, les corrections sont méritées. Voilà l’éducation que je leur dois et que j’ai reçue. Mon père voulait un héritier, ce fut Paul(e), une fille. Sa femme était très belle, mon père en était fier. Ma mère m’a délaissée pour seconder son mari dans son ascension politique, c’était bien plus enivrant qu’élever un enfant. J’ai grandi ainsi, un faire valoir qu’on exhibait le soir aux invités et qu’on congédiait « maintenant veux tu aller gentiment te coucher, ma chérie ? ». Après la révérence du diner je retrouvais ma solitude dans la grande chambre. A sept ans je fus envoyée au pensionnat. Les sœurs étaient sévères, mais justes, nous éduquant ainsi dans le respect de Dieu et la reconnaissance de sa grande miséricorde. Sortie à peine du couvent, me craignant, mes parents s’empressèrent de me marier.

Ferdinand, Jean et Marcel, il m’est douloureux de vous voir complices avec votre père. Il le peut lui, être oisif. C’est un homme d’antan qui vit de chimères et de gloire passée. La fortune de sa femme lui permet de contempler à loisir ses insectes préférés ou de partir à la chasse avec fils et amis. Cet homme mou me délègue aisément les taches et devoirs qui incombent au chef de famille. Tout repose sur mon autorité. De cela, je suis lasse, très lasse. Ce soir je serais tentée à prendre du laudanum pour ne plus me réveiller, je serais ainsi définitivement en paix. Mais je ne te ferais pas ce plaisir, Brasse-Bouillon. Toi et moi nous sommes faits de la même trempe. Tu es bien mon fils, avec ta rage de vivre.

Françoise L.