30A2 - Véronique K. Moi Paule Guilloteaux

Moi, Paule Guilloteaux

Quelle erreur ai-je donc pu commettre pour que l’éducation de mes trois fils soit si difficile? Je me le demande encore!

J’avais coiffé Sainte Catherine et j’étais encore jeune fille. Mes parents désespérant de mon avenir, me présentaient régulièrement d' éventuels prétendants, mais après une ou deux promenades, ils me semblaient tous, soient présomptueux, soit peu intelligents, soit vraiment trop vieux ou bien encore très laids. A force de tous les refuser, il ne me restait plus beaucoup d’options: vielle fille? Nonne? Je me fis donc un devoir d'accepter le mariage avec Jacques Rézeau, un homme très timide ; il paraissait d'accord pour m'épouser sans enthousiasme débordant. Il était plus petit que moi, assez maigre et n'aimait pas parler, si bien que la période de fiançailles se déroula sans pratiquement entendre le son de sa voix. Lorsque je lui exposais ma façon d'envisager la vie de famille, il semblait sur la même longueur d'onde, mais au fond, je sentais qu'il avait peur de moi. Ce n'était pas pour me déplaire, ainsi, il me laisserait du pouvoir sur les décisions du ménage. Sa famille voyait ce mariage d'un bon œil car c'était l'occasion pour leur fils de s'élever de leur milieu petit-bourgeois.

Mes parents étaient riches. Ils possédaient, entre autre le château du Patys , des terres, une fortune importante et un bel appartement parisien. Mon père étant entré en politique, député, puis sénateur, choisit par commodité d' habiter Paris. Ainsi, le château du Patys, que l'on nommait-la Belle Angerie- me revenait et régner sur ces terres m'apparaissait un juste retour des choses. Plus jeune, j'y ai passé des moments de tristesse mais après une période difficile, devenir quelqu'un de fort, servir la vérité occupa la plupart de mon temps. A dix huit ans, j'avais, comme disait mon père, un caractère bien trempé. On peut dire que je me suis forgée toute seule; ma mère m'a suffisamment dit et redit sa déception d'avoir eu une fille; j'étais plus entre les mains des bonnes et surtout des précepteurs.

Le jour de mes noces fut d'un ennui mortel, il fallait dire un mot à chacun, sourire comme si c'était le plus beau jour de ma vie et supporter ce repas interminable, assise à côté d'un mari qui tentait vainement d'établir une conversation avec moi. Du plus loin que je me rappelle, Jacques m'a toujours paru faible, ce qui se vérifiera plus tard avec les enfants. Ma nuit de noces fut un cauchemar, avec cet homme qui m'était étranger et qui ne me plaisait pas! Les choses de l'amour étaient pour moi un mal nécessaire et j'accordais à Jacques la porte de ma chambre le dimanche soir et encore, pas tous les dimanches. C'est ainsi que deux ans après mon mariage, je fus enceinte et ces neuf mois me parurent interminables.

Je donnais à mon premier fils le prénom de mon grand-père, Ferdinand, et deux ans plus tard, naissait Jean. Deux enfants, c’était vraiment trop pour moi; le côté maternel m'échappait complètement et quand mon mari me proposa de le suivre en Chine où il avait décroché un poste à l’université de Shangai, je n’hésitai pas une seconde. La mère de mon mari accepta de s'installer au château et de s'occuper de Ferdinand et Jean. De mon séjour en Chine, je gardais un goût pour l’exotisme et la vie coloniale où le personnel est corvéable à merci. Jacques, rentrait très tard, pris semblait-il, par son travail. Je le voyais rarement et il me parlait peu, sans doute pour ne pas s'opposer à moi. De toute façon, c'était une chiffe molle. Alors, régner sur mes serviteurs entre deux promenades sous un climat plutôt chaud me convenait parfaitement.

J’avais presque oublié l’existence de mes deux fils quand malheureusement, je tombais à nouveau enceinte. Cet enfant, je le prénommais Marcel, en souvenir d’un homme qui avait séjourné à Shangai et dont j'appréciais la compagnie.

Le temps s'écoulait agréablement jusqu'à ce télégramme nous annonçant la mort de ma belle-mère. Jacques pleurait tous les jours! Un homme, ça ne pleure pas, surtout devant des étrangers; je le trouvais pathétique! Je déteste la sensiblerie; et bien oui, sa mère s'était éteinte mais c'est la vie. Hélas, il fallait revenir à la -Belle Angerie- car, depuis le décès de leur grand-mère, les deux enfants n’étaient entourés que de serviteurs et d’un précepteur. Mon devoir était de rentrer en France pour l'éducation de mes trois fils et c'est la mort dans l'âme que je fis les valises.

Quand nous sommes arrivés à la gare, nous avons aperçu deux garçons de 12 et 10 ans accompagnés par le métayer du château et je n’ai reconnu ni Ferdinand, ni Jean tellement ils avaient grandi. Pendant que les services des chemins de fer descendaient nos malles, ces deux enfants se précipitèrent vers leur père qui se laissa embrasser avec contentement, heureux de les retrouver. Je trouvais cela vulgaire, ces effusions en public. Quant ils se tournèrent vers moi, je mis fin à leur enthousiasme en leur accordant un baiser sur le front et leur présentais leur frère:

-Voici votre petit frère Marcel, vous êtes désormais trois .

Les deux garçons regardèrent leur frère avec curiosité mais celui-ci ne leur accorda pas l'ombre d'un regard. L'automobile chargée, nous avons pris la route pour -la Belle Angerie-; les enfants faisaient du bruit, riant avec leur père qui semblait aussi heureux qu'eux. J'avais mal à la tête et je me mis à distribuer quelques claques bien appliquées à Ferdinand et Jean; ceux-ci demeurèrent interdits, comme s'ils n'avaient jamais été giflés. Le silence rétabli, je me dis qu'il allait me falloir reprendre en main ces deux garçons que la grand-mère avait visiblement trop choyé.

Arrivés au château, je scrutais le personnel devant la porte pour essayer de desceller ceux que je ne manquerais pas de congédier. L'abbé, censé leur enseigner l'école avait les traits avinés et le ventre arrondi de ceux qui boivent trop et mangent plus que de raison. Celui-là, me dis-je, ne ferait pas long feu, j'y mettrais bon ordre. Pour les autres, je me donnais quelques temps pour les cerner de plus près.

Dès le lendemain, après une nuit où je dormis assez mal, regrettant ma maison chinoise et l'air parfumé d'odeur de litchis, je me réveillais comme d'habitude, à cinq heures du matin, et la mauvaise humeur m'envahit. Je pris le temps de la réflexion et commençais à rédiger un règlement, subodorant l'ampleur de ma tâche. Je ne supporte pas les enfants, mais je suis une femme de devoir et j'ai trois garçons. Ferdinand et Jean avaient pris de mauvaises habitudes, adulés par une grand-mère qui ne leur refusait rien. Il était plus que temps de redresser la barre et surtout de leur apprendre qui était le maître. Je savais d'ors et déjà que je ne pourrais compter que sur moi et qu'il me faudrait une main de fer pour leur apprendre le respect et l'obéissance.

J'allais frapper à leur porte et les priait de descendre prestement afin de leur lire le nouveau règlement. Mon mari se tenait près de moi et devait en lire une partie. Il prit la parole le premier pour énoncer les horaires de la semaine. Je sentis que ce qu'il lisait ne lui plaisait pas mais il ne s'opposa pas et avisa les trois garçons que le lever serait désormais à 5h30 pour aller à la chapelle assister à l'office de l'abbé. Très vite, il profita d'un moment d' inattention pour s'éclipser, me laissant seule poursuivre la lecture.

Trop de confort amollissant les corps et les esprits, j'avais décidé de supprimer les édredons sur les lits, les vêtements chauds ainsi que les petits plaisirs culinaires.

Leur vie serait plus spartiate, pas de chauffage, à part de temps en temps, du feu dans les cheminées. Je leur donnerais des sabots dans lesquels il mettraient de la paille pour ne pas user leurs chaussures.

Les enfants écoutaient ahuris, ce qu'allait être leur nouvelle vie. Ils comprirent aussi très vite qu'il ne fallait pas compter sur leur père pour m'amadouer et restèrent debout à m'écouter, Jean regardait ses frères en se tordant la bouche avec une grimace appuyée, ce qui les fit rire instantanément. Son œil se faisait mauvais quand il soutenait mon regard, il ne faisait aucun doute qu'il était le plus rétif et me donnerait du fil à retordre!

- Nous verrons bien comment la vie vous semblera demain; riez si vous voulez, nous ferons le point bientôt.

Depuis notre retour, Jacques ne travaillait plus, épris de naturalisme et passait le plus clair de son temps dans son laboratoire à collectionner les plantes et les insectes.

Ses enfants recherchaient sa compagnie et venaient souvent participer à ses travaux; il était heureux de leur présence et j'entendais des rires et des conversations animées à travers la porte. Autant était-il éteint avec moi qu'il était disponible avec ses garçons. Je voyais cela comme une mollesse d'esprit, mais hélas, dans son laboratoire, je n'avais pas le droit d'entrer! C'était bien la seule chose sur laquelle il n'avait pas cédé!

Le matin, tout le monde se dirigeait vers la salle à manger où une soupe leur servait de petit-déjeuner. Le café au lait de grand-mère était devenu interdit. Un matin, Jean fit tomber son assiette par terre. Je la lui fis ramasser en lui assénant un coup sur le crâne et lui intimait l'ordre d'aller aux cuisines chercher de quoi nettoyer. Il n'eut d'autre choix que d'obéir et s'exécuta tout en me toisant d'un air mauvais. De ce moment, je sus que Jean, que je surnommais alors -Brasse Bouillon-serait le plus dur à éduquer et je mis toute mon énergie à corriger ce caractère indocile.

Les trois garçons ne tardèrent pas à faire bloc contre moi et la partie était loin d'être gagnée.

L'abbé bedonnant avait été congédié et je recrutais un nouveau précepteur plus sévère qui me convenait mieux.. Quelques bonnes un peu trop compatissantes furent mises à la porte et je dus faire aussi la leçon au reste du personnel pour qu'il applique mes méthodes.

Jacques, qui constata que les enfants maigrissaient à vue d'oeil profita de vacances pour les emmener avec lui traverser la France. Ce voyage dura un mois et à leur retour, je constatais leur bonne humeur et l'attachement qu'ils avaient pour leur père. Il était temps de reprendre tout ce petit monde en main. Au château, j'étais le maître et Jacques se réfugiait dans son laboratoire, ne voulant pas m'affronter. Ces trois enfants, unis contre moi, étaient une charge difficile et malgré mon caractère inflexible, j'avais un mal fou à revenir aux fondamentaux que j'avais mis en place dès mon arrivée en France. Quel travail exténuant; à peine avoir commencé ce nouveau règlement, tout était maintenant à refaire par la faute de Jacques! Trois semaines plus tard, les enfants étaient silencieux, baissaient la tête devant moi, à part bien sûr, Jean!

Un matin, lors d'un déjeuner familial, je fus subitement prise d'une une crampe sur le côté qui me cloua au lit. Le docteur de famille m'ausculta longuement et me prescrivit des gouttes pour le foie.

Je savais que les trois garçons allaient s'en donner à cœur joie pendant que je gardais le lit et lorsqu' enfin je fus remise, il me sembla que les trois frères avaient établi une stratégie contre moi. Il me fallait devenir plus rigoureuse et je ne gardais que le personnel le plus fidèle.

Malgré mes efforts pour les diviser, leur entente cordiale était forte et il me fallait utiliser des ruses pour essayer d'entamer ce trio.

Les repas dans la grande salle à manger glaciale étaient rythmés par le bruit des fourchettes contre l'assiette et je sentais que Jean me toisait d'un regard bravache. N'arrivant pas à lui faire baisser les yeux, ma colère déborda et je lui plantais ma fourchette dans la main, lui arrachant un cri de douleur! Mon mari, qui d'habitude filait doux devant moi se leva de table en hurlant et commença à émettre des reproches sur ma façon d'être, puis, lorsque je le regardai de travers, il quitta la table et abandonna la lutte pour se réfugier dans son antre, sans doute par peur de ma réaction. J'étais surprise et à la fois, je sentis que j'avais manqué de sang froid car Jean pleurait en se tenant la main qui saignait abondamment. Une Guilloteaux ne se conduit pas comme cela, une paire de claques aurait suffi. Je fis quérir le médecin de famille qui désinfecta les plaies et donna des antiseptiques.

Toute la soirée, je m'en suis voulu, même si Jean était un grossier personnage qu'il fallait combattre pour le remettre dans le droit chemin et lui montrer le sens du devoir.

Je me couchais assez fatiguée et le lendemain, des douleurs violentes au niveau du foie me clouèrent à nouveau au lit. Cette fois, je ne pouvais éviter l'hôpital et je partis en ambulance où les médecins décidèrent de me garder car j'étais dans un état critique, entre la vie et la mort. Je passais le plus clair de mon temps sous morphine, perdant un peu pied, je n'arrivais plus à penser et finis par me laisser faire par les infirmières qui me faisaient des soins appropriés. Quand Jacques venait me visiter, je voyais quelques larmes au coins de ses yeux, et malgré mon état, je lui en voulais de ne pas se conduire en homme! Lorsque les médecins se regroupaient autour de mon lit, je les entendais parler très bas avec des mines impuissantes. Cela devait être très grave et probablement mon prognostique vital était-il engagé. Mes parents qui étaient venus paraissaient très inquiets et conversaient avec Jacques; à leur mine défaite, je me dis que s'il me fallait mourir, il fallait être digne. Mais en mon fort intérieur, je sentais cette rage de vivre qui me tenait et je restais confiante. De fait, au bout de trois mois, je recommençais à pouvoir m'alimenter et mes examens médicaux indiquaient nettement une guérison prochaine. Quelques semaines plus tard, il fut question d'envisager ma sortie et je repris la route du château, où je m'attendais à retrouver, Frédéric, Jean et Marcel.

A ma grande surprise, pendant mon séjour à l'hôpital, alors que mes jours étaient comptés, Jacques avaient organisé les choses et inscrit les trois enfants en pension. Le château me sembla triste, sans intérêt, comment allais-je vivre sans eux? Pour la première fois, il me semblait avoir un sentiment positif à leur égard. Même si je ne les aimais pas, guérir très vite me sembla primordial pour que qu'ils puissent revenir à la -Belle Angerie- Être une mère commençait à donner un sens à ma vie et les faire grandir dans le devoir à accomplir me paraissait être un objectif digne d'une Guilloteaux. Bien sûr, il y aurait de nombreux obstacles, à commencer par gommer la sensiblerie que leur père donnait à leurs échanges et dont ils semblaient satisfaits. Oui, brasse-bouillon était dur mais d'une certaine façon, il avait déjà hérité quelque chose de moi et les altercations que nous ne manquerions pas d'avoir donnerait du sel et du plaisir à ma vie de femme frustrée par un mari faible et inexistant. Moi qui ne connaissais rien du verbe aimer, j'avais envie non pas de les couvrir de tendresse mais ce sentiment de haine qui me submergeait si souvent, je voulais qu'il leur serve à devenir des hommes dignes de ce nom et qu'ils deviennent forts pour régenter ensuite ceux auxquels ils ne manqueraient pas d'être confrontés.

Je me posais la question de ce qui faisait la différence entre l'amour et la haine et la seule chose qui me vint, c'est que ces deux mots sont les versants du même sentiment, il devait s'agir d'une question de limite. Pour être fort, il fallait pratiquer la haine.

VERONIQUE KANGIZER FEVRIER 2021