30Abis - Pierrette C - L'aimant

L'AIMANT

Je ne suis pas l'amant de Marguerite Duras. Je ne l'ai jamais été. Non.

Je suis l'amant d'un chapeau rose chair orné d'un ruban noir. Et aussi l'amant d'une paire de sandales en lamé. Je suis l'amant d'une robe claire une robe qui dérobe et laisse deviner un corps. Ce corps qui ne demande pas autre chose, il ne demande que ça. Je suis l'amant de ces choses, de ces choses elles-mêmes .

Je n'ai pas de nom, moi-même. Je suis dans l'ordre des choses. Je ne suis pas encore l'amant. Je suis une limousine. Noire. Je suis un costume clair, celui des banquiers de Saïgon. Je suis Chinois, et je suis riche.

A Saïgon, mon père possède de nombreux immeubles dont cette splendide villa au bord du Mékong. Ma famille est originaire de Fou Chen. J 'ose ce qui est impossible dans ma famille, aimer une femme blanche.

Elle me voit je le sais. Elle m'a vu la regarder. Je ne sais pas ce qu'elle pense, je crois qu'elle ne pense pas, je crois qu'elle se laisse regarder. Peut-être a-t-elle l'habitude. Les blancs sont comme ça, des habitués, partout. La petite n'a pas peur, elle semble attendre. Immobile. Le Mékong roule ses eaux jaunes, puissantes inexorables. C'est la saison chaude. Elle est seule, appuyée au bastingage. Je la regarde. Je l'ai su tout de suite, je serai sa proie et je l'aimerai à cause de ça.

Quelques pas nous séparent et c'est tout un monde que je traverse et qui me traverse. Je ne suis pas blanc. j'arrive de Paris après deux années d'études, deux années de fêtes, deux années d' un autre monde. Un monde loin de ma Chine du Nord, loin de Fou Chouen .

La petite ne m'attire pas, elle m'envahit, elle me possède là, maintenant, tout de suite, je suis fou d'elle. Je ne la désire pas, je n'ose pas. C'est son désir qui me rend fou. Elle ne me plaît pas, elle me plaît déjà au delà des mots , dans une langue très étrangère qui me rend muet .

Je voudrais l'emmener, loin, là, maintenant, tout de suite. Dans l'auto noire, notre première chambre.

Loin dans le temps et si proche dans mon souvenir, une autre chambre. L' après midi. Les lignes noires. L'ombre des persiennes tombe sur le mur blanc. Elle dit qu'elle écrira. Sa peau est d' une somptueuse douceur, elle laisse là son enfance. Elle me laisse seul, au bord de son monde, le monde de la petite blanche, celui des habitués, le monde de ceux qui n'ont pas peur. Moi , l'aimant, je ne suis pas blanc. Et j'ai peur. Peur d'affronter l'interdit, la tradition l'impossible. Ils diront non, je le sais et je pleure. La petite blanche se tait, elle sait.

P C