30B - Jean-Pierre G - Ma classe de neige

Ma classe de neige !

« St Sorlin vous accueille ! Station familiale tout confort en toute saison !... » peut-on lire à l' entrée du bourg.

St Sorlin le 3 Février 1999

Cher Alexandre,

Tu vas être surpris par ce courrier savoyard, effectivement me voici pour 10 jours encore à la montagne, missionné par mon chef de service en remplacement d’une collègue (toujours la même !) qui « aurait fait un malaise la veille du départ ».

A peine ai-je eu le temps de boucler ma valise et en route pour la neige : 14 gamins excités comme des puces avec changement à Lyon Perrache : sacs à dos, cris, pleurs et recomptages fréquents.

Ouf, nous sommes arrivés au complet à St Jean de Maurienne où nous attendait un bus local.

Je ne connais pas vraiment mes collègues, sympas sans plus, tous fanas de ski, évoquant exploits passés et hors-piste à venir. Une jeune stagiaire allemande nous accompagne au prétexte de découvrir « la pédagogie active » de notre institution.

Bon courage Ursula !

Comble de malchance, avant-hier matin en descendant chercher le pain au bourg, j’ai glissé sur le verglas et me suis foulé le poignet droit. Rien de cassé. Je parviens quand même à écrire et à boutonner ma chemise mais ce plâtre me handicape ; j’en ai pour 3 bonnes semaines m’a dit le médecin roumain à l’hôpital.

Vers 6h ce matin, j’ai été réveillé par Marcel notre cuisinier au doux pas d’éléphant et à la toux de fumeur ; en compagnie de Colette l’aide cuisinière, ils allaient à Turin emmenés par “le gars Rousset” acheter de vraies pâtes fraîches dont tous ici raffolent. En fait une grosse envie de faire un peu de tourisme en tête à tête…Encore une grosse ficelle…

Le repas – froid- avait été préparé hier et les consignes passées à l’équipe.

La factrice vient de déposer le courrier, figure-toi ma surprise : c’est une charmante antillaise au sourire éclatant sous son bonnet rouge à pompon. Je lui ai offert le café et nous avons bavardé 5 mn sur le balcon. Son père, conducteur d’engins est venu travailler aux J.O d’Albertville de 1992 et la famille a suivi peu après. Rapidement Zéphyrine s’est vue surnommée Blanche-Neige ! Je doute que ça l’enchante, elle semble nostalgique de sa Guadeloupe natale.

Tiens ! Il neige de nouveau, on ne voit plus les tire-fesses.

Nous sommes aujourd’hui mercredi il n’y a donc pas classe, habituellement cette salle à manger devient salle de classe de 9h à 11h avec ensuite sortie à la découverte des environs si la météo le permet et ski les après midi. Tous sont sur les pistes bleues et vertes confiés aux moniteurs du cru à l’accent savoyard si chantant, c’est sûr… !

Naguère, ce vaste chalet était une ferme et Aimé, son propriétaire, se voit, m’a-t-on dit, rituellement invité un soir à partager la tartiflette de Marcel. Il extirpe alors de son vieux cabas un flacon de vin de noix et des poignées de bonbons pour les enfants.

A l’entendre, la tartiflette de Marcel, le Normand est aussi bonne que celle du « gars Rousset », le restau d’en bas, carrefour obligé encore doté d’un vrai flipper.

Hier dans l’ancienne étable qui sert de remise à skis et à luges, un gamin a déniché une vieille bêche et, mise en pratique immédiate : construction d’un gros igloo. Il fut terminé à la nuit tombante, les plus petits tenaient debout à l’intérieur.

Le soir après la douche, séquence courrier aux familles – du moins ceux qui en ont une, les autres font un dessin bientôt punaisé au mur du fond. Celui de Mathieu retint l’attention, car chacun est prié de donner son avis -cette démarche me heurte mais vois-tu, « au nom des méthodes actives tout passe !… »

Donc le petit Mathieu a représenté un vague tas de neige avec dans une bulle deux énormes « Hoouu Hoouu !! » en rouge.

La maîtresse : « Et là Mathieu c’est quoi ton dessin ?

- C’est le loup, ben il est enfermé dans le nigloo et il appelle sa maman au secours … ! »

- Oui Mathieu et alors ??

- Alors elle l’entend pas… ! et il pleure.

Mathieu part en bruyants sanglots vite consolés par Ursula notre stagiaire au cœur sensible qui, un œil sur chaque enfant, pose les bonnes questions sans prendre de gants :

- Mais pourquoi vous faire exposer ainsi les dessins des enfants, ce n’est pas nécessaire de présenter un concours, ils sont encore trop jeunes ?

Je ne suis pas loin de penser comme elle mais n’ai pas voix au chapitre.

Quelqu’un lance « À table tout le monde, à table … ! » et chacun s’installe dans le vacarme des chaises et le cliquetis des cuillères. La soupe est bonne, j’y ai passé une partie de l’après-midi aidé par Ursula qui m’a appris l’origine du terme handicap.

- Ça vient de l’anglais « Hand in cap » : la main dans le chapeau ! Ah, tu le savais pas ? me dit-elle, geste à l’appui.

- Non je l’ignorais, merci pour l’information…

Nous éclatons de rire en épluchant les légumes du potage et, soudain je repense à Michel Petrucciani ce fabuleux pianiste parti au faîte de sa notoriété.

Trop tard pour poster je continuerai demain si nos activités me laissent quelque répit.

Jeudi 4 Février

Nous voici enfin au calme ,plus rien ne bouge à l’étage, une partie de tarot pour les uns ,le récit de la visite de Turin et de la rencontre avec un certain Gino artisan en pâtes fraîches ; servis ce soir ses raviolis au pesto ont été appréciés de tous…

D’ici que Marcel et Colette réitèrent une expédition transalpine … !

Le pauvre Mathieu a encore fait des siennes aujourd’hui : au repas ce midi quelqu’un remarque une place vide. Comptage rapide, les six adultes sont là.

- C’est Mathieu lance Magali en bout de table, il est resté dehors je crois …

Trois lascars éclatent de rire.

- Qu’est-ce qu’il vous prend les garçons ? demande Patrick l’éducateur chef ?

- Rien, c’est Kevin qui nous a fait rigoler M’sieur…

- Tiens Kevin, mets donc ton anorak et viens dehors avec moi !

- Mais je vous jure, je n’ai rien fait de mal M’sieur… !

- Arrête de jurer et viens avec moi…

Quelques instants plus tard, Mathieu entre les yeux pleins de larmes suivi par Kevin, l’oreille basse riant sous cape en retrouvant ses copains de tablée.

- Terminé les jeux idiots dans l’igloo, n’est-ce pas Monsieur Kevin et ses acolytes …Très drôle en effet de jouer à enfermer le loup dans l’igloo.

- Alors cet après midi punis tous les trois : pas de ski et démontage du fameux nigloo. Je ne veux plus voir de telles initiatives.

Suite du repas et mission surveillance des punis pour moi.

Je tente de les rassurer: ils veulent aller faire une sieste trop fatigués par les activités du matin sur les pistes car ces grands ont déjà bénéficié d’un séjour à la montagne la saison passée et utilisent les tire-fesses.

Va pour la sieste, je fouille dans la malle aux trésors et leur déniche un livre à chacun :

- Ne faites pas semblant de lire les garçons, je vous poserai des questions dans une heure.

- Une heure et quart passe, je monte vérifier craignant une fugue par la fenêtre histoire de me mettre à l’épreuve …Livres au sol, bouche ouverte, les trois durs se sont endormis .

Je les réveille sans brusquerie

- C’est l’heure du goûter m’sieur Antoine ?

- Pas encore, je vous propose de descendre au village acheter une carte postale et au retour nous préparerons le goûter pour vos camarades …

- Ok d’ac ! On peut y aller avec nos skis de fond ??

- Non pas question, suis interdit de ski répondis-je en montrant mon bras mais on peut prendre une luge

- Une chacun ?

- Non une seule, vous la partagerez …

Contestation pour la forme, nous descendons par le chemin piétons ; ils tentent une bataille de boules de neige mais pas facile avec des moufles; la luge est cachée à l’entrée du cimetière.

-Ici y a sûrement pas de voleurs …

Au tabac loto journaux, je paie cartes et timbres sur « le budget éducatif » récupère précieusement le ticket et leur laisse un moment pour se balader alentour : sur le banc près de l’office de tourisme quelques villageois assis au soleil attendent d’accéder au gros Bibliobus calé sur la petite place où trône une fontaine.

Je perçois les conversations et réalise que ce n’est pas tant pour les échanges de livres qu’ils attendent mais pour passer entre les mains expertes de la jolie coiffeuse. Initiative du conseil départemental, ce camion comporte deux espaces dédiés l’un aux habituels échanges de livres et l’autre au salon de coiffure tenu par une accorte demoiselle en minijupe et talons hauts.

Astucieuse démarche à caractère social- voire électoral- je ne mène pas l’enquête et récupère mes garçons tournant autour d’un sidecar brillant de tous ses chromes.

- Combien ça coûte Antoine une machine comme ça ? Quel permis faut-il pour la conduire ?

- Mes enfants je n’en ai aucune idée, vous demanderez à mes collègues au chalet .

Le froid tombe et nous remontons mains dans les poches faisant de gros nuages de buée. La luge n’a pas disparu. Au chalet je suggère de varier le menu du goûter:

- Si vous voulez, je vous montre la recette de ma grand-mère pour changer du chocolat au lait …

- Ok tu nous montre Antoine !

- Les garçons je crois que la règle ici ce n’est pas TU mais VOUS et que l’on doit dire Monsieur Antoine …d’accord ?

- Ouais d’accord M’sieur …

- Un verre de sucre semoule, un verre d’eau dans une grande casserole et vous m’ouvrez deux litres de lait sans vous blesser, maintenant je vous montre...

A la première apparition de bulles marron, j’ôte du feu et verse lentement le lait dans la casserole, comme je voyais faire grand-mère les jours de neige de mon enfance.

- Kevin tu coupes du pain et vous deux préparez les carrés de chocolat et disposez les bols : vingt en tout !

- N’en chipez pas je sais compter … !

- On n’est pas des voleurs Monsieur Antoine !

Dans le vacarme habituel débarquent les skieurs, bonnets et gants volent on se précipite ,on se bouscule autour des tables et j’entends la voix de Kévin :

- Ola ! c’est quoi ce bazar ? Si vous voulez voir la surprise faut

vous calmer …! Et Mathieu tu me gardes une place à côté de toi, j’ai quelque chose à te dire …

- Ai-je bien entendu ?

Main gauche, j’apporte le pichet de lait caramel quand chacun est assis et calme, les adultes suivent anecdotes et rires dans le vestibule.

Ursula me vient en aide et d’un coup de coude me signale ce voisinage insolite du leader positif et du petit souffre douleur.

- Also ! Vous avez passé un bon après-midi s’enquiert la jeune Allemande ?

- Super : sieste puis ballade au village et au retour ils m’ont aidé pour le goûter. Je crois que Kevin veut faire oublier son vilain geste à Mathieu

Voilà Alexandre le récit de ces premiers jours vécus à la neige .

Handicapé juste ce qu’il faut pour être dispensé de glisse, je n irai pas en télésiège au risque de rester bloqué une heure à 20m au-dessus des pistes ( c est arrivé l’ an passé ) J’ai hâte de rencontrer Aimé et de goûter son vin de noix .Colette m’a dit que le vin de noix sert à faire passer le cru local quasi imbuvable tant il est acide.

Enfin la coutume veut que le directeur de l’ institution survienne sans s’annoncer : un dimanche matin, monté en taxi de St Jean, il avait apporté les croissants , à 8h tout le monde dormait encore .C’est lui qui avait fait chauffer le café et sonné le réveil !

Embrasse ta maman de ma part, je passerai vous voir au retour

Ton oncle Antoine REBOURS.

jean pierre G. 30B