30B - Laurence P - Il neige

Il neige ce matin .

L’aube est apparue. Il neigeote. Telle une intruse, la neige est venue à pas feutrés. De rares petits flocons tournoyent dans l’air. Il se posent délicatement sur l’herbe du jardin. Pressés de ne pas atterir et, comme suspendus à des parachutes invisibles, Ils prennent tout leur temps.

J’en choisis un et je devine où il va se poser. Une petite brise, sournoise et imperceptible, déjoue mon intuition. Je perds toujours à ce jeu là. Je regarde ces flocons qui saupoudrent le jardin comme je saupoudre de sucre glace le gâteau du dimanche. Tels des duvets d’oisillons venus de nulle part, les flocons tombent discrètement entre les herbes vertes. Elles résistent au début et refusent l’ensevelissement. Puis soudain, tout s’accélère. La neige tombe en furieuses giboulées. Des bourrasques impétueuses font danser les flocons. Empressés d’atterir et en panne de parachutes, Ils dégringolent à toute allure. C’est la valse des cotons. Les brins d’herbe perdent la bataille. Ils se laissent entièrement engloutir. Seuls Les perce – neige pointent encore. Le puits engloutit les cotons pendant que d’autres, plus chanceux, se déposent sur la margelle. L’abreuvoir du rouge-gorge se pellicule de blanc. Furieux contre l’intruse, il plonge dedans , secoue ses ailes et , à grands coups de bec, la disperse avec rage. La table du jardin s’évanouit sous un manteau blanc. Il ressemble à un manteau d’hermine, doux et fragile. Le vent vigoureux prend son vieux balai de paille et disperse, allègrement, la poudrerie des toits. Dans sa chute, la poudre asperge les fenêtres. Impériale, la neige courbe les branches. Elle argente les sols hideux. De minuscules diamants irisent à leurs surfaces et les métamorphosent en joaillerie. Quelques feuilles, rescapées automnales, accueillent des amas de poudreuse. Obéissantes, presque soumises, elles se plient sous son poids.

Les neiges d’antan me reviennent en mémoire.

Dans mes souvenirs, J’entends le loir qui s’agite au grenier. Je revois les pommes cuites sous la braise et les aiguilles à tricoter qui gisent sur le vieux fauteuil en cuir. Les portes et volets se ferment. Les chaussons de laine espérent un preneur. Le fagot crépite joyeusement dans la cheminée. Les chocolats chauds fument dans les bols ébréchés. Les hommes jettent à la volée le gros sel sur les chemins….

Ce matin, le soleil,décoloré, luit pâlement. Le ciel l’imite. Il est jaune-crème. La neige fige les espaces et les sons. Elle ajoute son silence au mien. Même Les oiseaux se taisent . La cloche de l’église, enrobée sous les cristaux neigeux, n’a plus le même son. Souveraine, l’intruse infléchit mes envies et me cloître chez moi. Seul le rouge-gorge, éternel effronté, ose encore s’émoustiller à la fenêtre.

Les neiges de mon enfance me reviennent en mémoire. Les boules de neige pleuvent. Les dessins de cœurs ornent les vitrages embués. Une carotte se plante dans un bonhomme de neige. Les luges dévalent des talus trop raides et trop courts. Un chien hurle au loin. Les joues sont rouges et les bonnets toujours de travers. Grand-mère braille avec tendresse quand elle découvre la disparition de nos gants dans la neige…

Cet après-midi, La neige encotonne mon cœur. Sa blancheur m’inquiète. Je me résigne et m’incline devant elle. Le soleil, plus hardi que ce matin, joue avec elle. Il s’improvise artiste en faisant miroiter toutes ses blancs ; blancs jaunâtres, rosés, bleutés et diamantés… Des blancs, bien trop brillants, qui font cligner des yeux. La corvée de bois me fait sortir. Les bottes en caoutchouc, les chaussettes en laine et la pélerine sont de rigueur.

A peine dehors, Je n’ose offenser sa pureté et la salir de mes pas. D’abord hésitants, ils finissent cependant par damer sa croute. J’entends alors ses douloureux crissements sous mes pieds.

En embuscade, la pluie s’invite. Consciencieuse, elle s’évertue à déloger la reine blanche . Elle assure sa fonte, la souille et la condamne sans pitié. L’Eglise attend le redoux comme un avènement. Son carillon s’apprête à tinter comme avant. La vilaine gadoue apparait. L’eau dégouline des toits. Les gargouilles n’en peuvent plus …

Et je me rappelle que nos gants d’enfants finissent toujours par ressurgir et que le bonhomme de neige finit toujours par pencher, s’effondrer puis disparaître.

La neige s’en est allée !...