30B - Myriam B - Jour de neige

Jour de neige

Je regarde par la fenêtre, la ville plongée dans le froid et l'obscurité de la nuit. L’apparition timide de quelques flocons de neige semblant s’être perdus dans le noir sans savoir où se poser, m'appelle à sortir pour déambuler avec eux dans une danse nocturne. Je réalise que c'est bien la première fois que je brûle d'un intense désir d'être dehors alors que la température extérieure frôle le zéro.

En écoutant la météo un peu plus tôt dans la soirée, j’en ai eu les os glacés. Annonce faite d’une chute polaire des températures jusqu’à -7 en milieu de nuit, et prévisions de tombées neigeuses pour au moins toute la journée à venir, avec une épaisseur cumulée pouvant aller jusqu’à 15 centimètres dans les terres.

Plus tard, je suis tout à fait stupéfaite de réaliser que l’annonce d’intempéries hivernales puissent finalement m’apparaitre comme étant une bonne nouvelle. Il se trouve que, suite au communiqué médiatique des 25,000 nouveaux cas positifs au Coronavirus sur les dernières vingt-quatre heures, de la fermeture des commerces non-essentiels (je cherche encore la logique de ce nouveau concept de « commerce non-essentiel » …), du macabre seuil passé des 200 décès journaliers , de la saturation des lits d’hôpitaux en réanimation et des menaces d’inéluctables restrictions supplémentaires qui ne sauraient tarder (bon là j’avoue, j’ai éteins mon téléviseur en ayant des pulsions de destruction massive de tout appareil relayant une quelconque communication médiatique), l’alerte météo d' une vigilance orange accrue en Île-de-France, devient finalement la meilleure nouvelle du jour, voire des quelques semaines passées. Combien de semaines exactement ? Je ne saurais le dire. A posteriori, je réalise que je perds quelques peu la notion du temps, ou plutôt que ma perception du temps a changé, pour se muter lentement en une zone de non-temps, comme si ma vie entière se trouve désormais condensée dans chaque vingt-quatre heures qui s’écoulent les unes après les autres. Jour après jour …

Je comprends mieux, à présent, ce salutaire concept de vivre chaque jour à la fois, sans plus de considération pour les moments passés ou d’inquiétude pour le futur. Après moult lectures stériles du livre d’Eckhart Tolle, « le pouvoir du moment présent », j’en saisi enfin toute l’étendue et la sagesse qu’il renferme.

Il aura donc fallu l’arrivée soudaine et pour le moins brutale d’un stupide virus, pour que se manifeste enfin, comme un cadeau, la révélation de ce que signifie vraiment le mot « maintenant » et l’incroyable richesse que l’on gagne à le ressentir enfin, sans l’intellectualiser. A le vivre, tout simplement. Je peux le sentir, le toucher, le palper. Il s’agit même désormais de la seule et unique chose qui m’appartienne vraiment. A ce moment précis, la seule réalité qui existe en ce monde s’incarne dans le tourbillon des flocons de neiges qui virevoltent devant mes yeux émerveillés, tel ceux d’un enfant, comme si la beauté de l’hiver se révélait à moi pour la toute première fois.

J’ai le souvenir d’une époque, pas si lointaine, où sortir n’était pas une question mais une évidence. Aujourd’hui la seule évidence c’est ma vie entre ces quatre murs alors même que je rêve d’arpenter le bitume des rues, de sentir cet espace vide tout autour de moi et la caresse des flocons de neige au bout des doigts.

L’envie me viendrait presque d’aller réveiller les enfants pour qu’ils se joignent à ma sortie nocturne et viennent s’amuser dehors, dans la neige et le froid … A ceci près que ma fille a la santé bien trop fragile pour prendre un tel risque et qu’il m’a fallu une bonne heure de patience pour venir à bout de leur énergie absolument surnaturelle, afin qu’ils finissent par tomber dans les bras de Morphée. Et puis surtout, entre nous, à présent que je suis devenue tout à la fois leur maîtresse d’école, leur assistante maternelle, leur dame de service pour la cantine du midi, ainsi que leur animatrice de centre de récréation, sans oublier bien entendu mes obligations de femme de ménage, de psychomotricienne, d’orthophoniste, et accessoirement d’employée à temps plein en télétravail, tout en restant une épouse aimante et attentive. J’allais oublier, notre chat ayant aussi ses exigences, je travaille désormais à mi-temps comme assistante vétérinaire. Qui a dit que les femmes étaient expertes en « multitasking » pour reprendre la célèbre expression anglo-saxonne ?

Donc, entre nous, l’envie de réveiller les enfants pour profiter de cet instant magique a quitté mon esprit aussi vite qu’il l’a traversé. La vérité c’est qu’à minuit passé, je peux enfin apprécier un moment de repos et de tranquillité. Un moment rien qu’à moi.

Ainsi donc la neige m’appelle. Son grand manteau blanc m’ouvre les bras, mais la fatigue et l’oisiveté les ouvrent encore plus grands et je décide finalement de rester là bien au chaud, à regarder par la fenêtre alors que toutes ces pensées me traversent l’esprit. « Le pouvoir du moment présent » devrait plutôt m’exhorter à stopper mes réflexions et me contenter de vivre cet instant, mais je manque d’entrainement. Bonne nouvelle pour moi, le contexte actuel semblant durer, je finirai certainement à un niveau de sagesse proche de celui d’un moine bouddhiste. En attendant, c’est ainsi que je décide de m’attabler, papier et stylo en main, pour graver ces quelques lignes dans ma mémoire.